LE MOUVEMENT DES COCALEROS en Bolivie II


INTRODUCTION

A la fin de l’année 2003, la Bolivie a vécu des événements dramatiques. Plusieurs semaines de mobilisation ont coûté la vie à 77 personnes et 200 000 ont envahi les rues de La Paz, provoquant le départ du président bolivien Gonzalo Sánchez de Lozada, l’arrêt des exportations du gaz naturel et un questionnement sur les bases des politiques actuelles.L’exaspération et ce climat de méfiance ont mené non seulement à la démission et à la fuite du président, mais aussi à un processus où la population réclame le droit de parole dans les décisions stratégiques qui concernent le pays.

Pays pauvre et sous l’ingérence des Etats-Unis, le gouvernement bolivien organise, depuis les années 1980, des campagnes d’éradication de grande ampleur des plantations de coca, et qui soulèvent l’indignation des paysans habitués à cultiver, à consommer et à vendre depuis des siècles la feuille de coca. Ces cocaleros sont essentiellement des paysans appauvris des terres d’altitude, des chômeurs des centres urbains, d’anciens mineurs licenciés partis trouver une chance de survie dans les terres du Chapare. Ils appartiennent ainsi à deux principaux types de milieux sociaux :

  • Le prolétariat minier : A la Corporation minière de Bolivie (Comibol), 23 000 mineurs ont été licenciés à partir de 1985 par la crise de l’étain. Une majorité d’anciens mineurs ont migré vers le Chapare et n’ont eu d’autres choix que d’opter pour la culture de la feuille de coca.
  • Les paysans sans terres

 Ce pays présente aussi la particularité de s’organiser par l’intermédiaire de puissants syndicats, aux fortes traditions de lutte contre l’Etat et capables de s’opposer aux mesures gouvernementales concernant la limitation des surfaces cultivées des feuilles de coca (ex : FEC – Fédération spéciale du Chapare, la Confédération syndicale unique des paysans boliviens – CSUTCB, ainsi que la Centrale ouvrière bolivienne – la COB).

D’après Alain Touraine[1], « les mouvements sociaux sont, par définition, une composante singulière et importante de la participation politique ; et les luttes sociales en Bolivie ne retrouvent une véritable autonomie que lorsqu’elles entrent en conflit ouvert avec le gouvernement ». Or, les cocaleros boliviens cherchent la légalité, dans le sens où ils forment des partis politiques conformes à la loi électorale, la loi sur les partis, ils enregistrent tous les militants, font des listes.

De plus, ils ont déjà participé à des élections municipales et générales (par exemple : la participation d’Evo Morales aux dernières élections présidentielles). Leur activité est légale et entre dans le système politique. Ainsi, le mouvement cocalero cherche à transformer la société par le pouvoir politique, par l’intermédiaire de leur propre instrument, le MAS. De cette manière, ils ont pu confier leurs espoirs à des candidats sur la scène électorale, tel qu’Evo Morales, un leader aymara.

Cette étude du mouvement des cocaleros boliviens nous permet d’identifier un nouveau phénomène sociopolitique dégagé actuellement en Amérique latine. En effet, il s’agit de l’apparition d’une gauche « paysanne »qui souhaite s’opposer ou coopérer avec les forces politiques traditionnelles marquées par le néo-libéralisme et les injections des Etats-Unis. Ces mouvements sociaux mettent en avant la nécessité de rénover le débat public concernant notamment la gestion des ressources naturelles. Les acteurs politiques « traditionnels »se sont révélés incapables d’adapter leurs décisions aux demandes culturelles liées à la survie d’une majorité de la population. Dans le cas de la Bolivie, les cocaleros deviennent alors un « modèle »pour de nombreux mouvements sociaux. Ils sont depuis plus de vingt ans au cœur des enjeux, des négociations et des stratégies de lutte contre le trafic de la coca, mais ils sont parvenus démocratiquement et de manière autonome à organiser leur ascension dans l’espace publique (même avec des préoccupations « privées », jugées illégales). Il est donc utile de présenter les vraies raisons de ce succès et leur impact sur la scène publique bolivienne. Est-ce parce qu’ils ont une stratégie de pression sur les pouvoirs publics ou d’accession au pouvoir qu’ils pèsent sur la recomposition du paysage politique? Comment les cocaleros ont-ils organisé, à partir de revendications culturelles, leur entrée dans des négociations horizontales avec les pouvoirs publics ?

Aussi, pour mesurer la capacité de ce mouvement à s’immiscer dans le dialogue politique, nous ferons d’abord valoir la manière dont s’est construit ce mouvement avant son absorption par le politique (l’ascension d’un mouvement « marginal »désormais en mesure de peser sur le gouvernement).Puis, nous tenterons de voir quels sont les enjeux et les rapports entre le gouvernement bolivien et les Etats-Unis face aux revendications des mouvements des cocaleros. Enfin, nous nous interrogerons sur l’existence d’espaces de négociation et de concertation entre les cocaleros et le gouvernement bolivien.

PARTIE I
CONSTRUCTION DU MOUVEMENT SOCIAL DES COCALEROS : DES REVENDICATIONS A L’ABSORPTION PAR LE POLITIQUE

L ‘émergence de la classe paysanne comme sujet politique en Bolivie, des producteurs de feuilles de coca en particulier, se fait réellement dans les années 1980. Quel rôle ont joué le syndicalisme et le lancement de la révolution nationale en 1952 ? Comment les cocaleros, initialement dans la marginalité pour une large part, se sont-ils organisés pour aboutir à un mouvement qui a des incidences sur la politique nationale et qui revendique une alternative à l’ordre néo-libéral qui prévaut actuellement en Bolivie ? Il existe une crise de la représentation évidente, de la part des partis traditionnels notamment, comment ont réagi les cocaleros face à ce vide politique ?

A – L’ESPACE POLITIQUE OCTROYE AUX REVENDICATIONS SOCIALES : LE SYNDICALISME PAYSAN

Dans quelle mesure, les origines, les circonstances de la formation du mouvement éclaire-t-il sa nature actuelle ? Comment le mouvement des cocaleros s’est-il immiscé dans la vie politique bolivienne ?

 1 – La défense de leurs intérêts particuliers jusqu’en 1980

Il faut tout d’abord préciser, que, concernant la Bolivie, on ne peut pas à proprement parler qualifier ce pays d’Etat-nation.[2] Après l’indépendance, les groupes dominants n’ont pas été en mesure d’intégrer le corps social. La plus grande partie de la population a été exclue de la citoyenneté, et notamment les populations indigènes. C’est ainsi que l’identification des indigènes avec les paysans a non seulement été instrumentalisée, mais elle a aussi occulté une réalité identitaire qui a peu à peu émergé. De 1952 à 1956, en effet, le combat des autochtones s’est exprimé en terme de luttes des classes. Lors de la révolution nationale de 1952, le MNR (Movimiento Nacional Revolucionário) présentait un programme de rassemblement populaire, plus nationaliste et anti-impérialiste que marxiste, contre l’oligarchie minière et foncière. Il avait pour but la création d’une nation culturellement homogène. Les revendications identitaires des cocaleros, paysans indiens pour la plupart, ne correspondaient pas à ce processus.

C’est avec cet événement que débute la pratique d’une culture politique, véritablement ou en pratique, nationaliste et révolutionnaire. Selon Fabiola Escárzaga[3], pour parvenir à ses fins, et à celles de la COB, principal syndicat ouvrier, qui veut transformer la révolution de 1952 en un modèle socialiste, après avoir établi une alliance entre les ouvriers et les paysans, le MNR s’est lancé dans la « campesinización  » du mouvement indien. Il s’agissait de convertir les indiens en paysans, en les insérant dans des structures de cooptation et par le contrôle syndical. Cela fut fait dans la logique du gouvernement de David Toro qui avait fait passer un décret de syndicalisation obligatoire en 1936. Il faut préciser que le syndicat en Bolivie ne peut pas être pensé à l’occidental. C’est-à-dire qu’il ne concerne pas fondamentalement des travailleurs salariés et la représentation de leurs droits. D’ailleurs, les cocaleros ne font pas partie des salariés à proprement parler, ce sont des producteurs, de petits propriétaires, certes, mais ils ne dépendent pas à première vue d’un patron. Les syndicats boliviens sont plutôt des associations de personnes défavorisées, réellement ou pas, privées de leurs droits fondamentaux. De là, l’expansion du syndicalisme s’est faite selon une double logique. Elle correspondait à la volonté du pouvoir d’éliminer les communautés indiennes qui, selon le gouvernement et les classes dominantes, constituaient, un obstacle au développement. Elle se présente aussi comme une nécessité pour les populations indiennes de s’incorporer au processus de transformation sous une forme qui assure une continuité relative aux organisations traditionnelles. Les syndicats se sont en fait développés en fusionnant, en quelque sorte, avec les formes d’organisation préexistantes.

Ainsi dans cette première phase, les cocaleros définis comme population indigène pour la plupart ont su redéfinir leur rôle dans une société fermée pour eux. Pendant un temps, par l’activité syndicale et les nouveaux droits acquis, leur incorporation au sein de la démocratie formelle par le vote universel en particulier, les producteurs de coca délaissent les problèmes ethniques. Seul le premier jalon de la force revendicative des cocaleros est posé, il s’agit de l’établissement de relations verticales avec les classes dominantes et le gouvernement. Cependant, on s’aperçoit vite que si le syndicalisme a perduré, il est resté atomisé, les cocaleros perdent leur capacité à faire entendre leurs demandes à l’Etat. En fait, par le vote universel, ainsi que par l’action des milices, le mouvement paysan s’est subordonné passivement à l’Etat. Le MNR n’a pas défini l’indigène par son identité, mais bien par des mesures politiques concrètes comme la réforme agraire de 1953. La distribution de terres a renforcé l’alliance entre le gouvernement et les paysans isolant ainsi la COB. En effet, cette relation stratégique est préservée par le Général Barrientos, qui écarte le MNR après le coup d’Etat de 1964. C’est ainsi qu’est scellé le Pacte militaro-paysan, allant à l’encontre de l’articulation plus traditionnelle et cependant contestable entre  syndicat et parti politique.

Cette alliance résiste durant les gouvernements militaires de gauche et les premières années du gouvernement de droite d’Hugo Banzer qui a, ensuite, privilégié les secteurs liés aux intérêts miniers et à l’exploitation du gaz. Ce revirement a déclenché la mobilisation paysanne et a provoqué le divorce entre, d’une part, les peuples indigènes et, de l’autre, l’Etat et les groupes radicaux de gauche créole et métis. L’échec du Pacte militaro paysan et la répression contre les paysans indiens ont amené les populations indiennes à s’intéresser à leur propre histoire. Face à ces pratiques autoritaires et dans la continuité des pratiques coloniales, les revendications identitaires ressurgissent. La manipulation syndicale a en fait prolongé les formes d’exclusion et antidémocratiques de la politique. Il a aussi  fait persister les formes communautaires, déviant totalement avec l’objectif initial. Le mouvement syndical avant 1982 s’inscrit dans une culture politique qui est une symbiose entre la tradition autoritaire et un marxisme radicalisé. Prenant conscience de l’absence d’espaces symboliques et de scènes sociales indigènes, le mouvement Tupac Amari naît à la fin des années soixante. Abandonnés par l’Etat et par les groupes radicaux de gauche, il a reçu l’appui de l’Eglise catholique et d’organisations non gouvernementales. L’introduction du facteur identitaire, ethnique et culturel, caractérise la nouvelle direction du mouvement indigène. En 1979, la création de la Centrale syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) entérine ce glissement d’une interprétation de classe à une approche identitaire. Sa thèse politique en 1983 parle pour la première fois d’un Etat plurinational et d’éducation interculturelle bilingue.

2 – Emergence du mouvement cocalero en tant que tel, à partir des années 1980

Ainsi dans un contexte de crise socio-économique, face à la désarticulation des classes ouvrière et moyenne et donc du syndicat représentant les mineurs, la COB (Central Obrera Boliviana), l’émergence réelle des cocaleros en tant que mouvement social se fait dans les années 1980. Le retour des civils au pouvoir, après deux décennies de dictatures militaires violentes, s’est effectué dans une grande confusion, marquée par le conflit entre le gouvernement et la confédération syndicale. En effet, quand Victor Paz Estenssoro revient au pouvoir, il dresse le constat de la faillite du système dans lequel avait vécu la Bolivie depuis des décennies : la chute des cours de l’étain, l’inadaptation des équipements entraînaient l’effondrement de l’économie minière, et, partant, la fin du pouvoir syndical tel qu’il avait fonctionné jusqu’alors. L’extension de la culture de coca a joué également un rôle dans la destruction des structures traditionnelles. Paradoxalement, c’est dans ce contexte d’application de politiques néo-libérales et de contamination des pratiques d’économie de marché au sein des communautés que les revendications identitaires, comme la reconnaissance des langues indiennes ou le droit de cultiver la coca comme culture traditionnelle ancestrale, sont les plus fortes.

Ainsi le mouvement social combine désormais des revendications ethniques en s’inscrivant dans une lutte des classes en front avec le gouvernement et les classes dirigeantes. En effet, lors de cette crise, le chômage des mineurs augmente considérablement ; nombreux sont ceux qui se reconvertissent comme producteurs de feuilles de coca, comme cocaleros. La COB perd ainsi son influence et son principal soutien au profit des syndicats cocaleros.

Pour Fabiola Escarzaga, la production de la feuille de coca en vue de sa transformation en cocaïne a contribué à la récupération des économies après la chute du cours des produits miniers et agricoles. Ainsi le boom cocalero dans les années 1980 consacre un déplacement des populations productrices vers l’Amazonie pour une production de plus grande ampleur. De même, sont repoussées les frontières agricoles pour l’établissement de cultures tropicales et l’exploitation de bois en vue de l’exportation. Cette tendance a justifié des investissements importants pour la construction de chemins qui ont favorisé l’amplification de la culture de coca pour le narcotrafic. L’entrée dans le néolibéralisme, à partir de 1985, et la privatisation des mines notamment  entraîne  la mise au chômage de vingt-trois mille mineurs. Le gouvernement appuie d’autant les mouvements de migration vers le Chapare. Les mouvements de migrations spontanées, légalisés ensuite constituent pourtant la majorité des déplacements. Pour les cocaleros, comme producteurs traditionnels, la migration constitue une façon de s’adapter aux changements et de préserver leur identité qui constitue un élément d’affirmation, une sécurité pour faire front au changement.

En outre, l’arrivée à des terres que l’Etat et les groupes dominants ne contrôlent pas leur donne la liberté de développer leurs propres stratégies de survivance, de s’organiser. Cette région constitue un espace ouvert où des groupes politiques peuvent proposer des alternatives pour la création d’un ordre social juste. Ainsi, même si ces stratégies de migrations échappent au gouvernement, elles constituent des processus alternatifs de nationalisation de groupes avant marginaux. En effet, ces processus de colonisation d’espace, pour repousser les frontières agricoles, constituent pour Escarzaga, un moyen de s’intégrer à la nation. Plus loin du centre, ils sont paradoxalement plus proches de la nation. Ils sont néanmoins confrontés à l’impérialisme : le narcotrafic et sa répression par le gouvernement et les soldats états-uniens.

3 – L’utilisation du syndicalisme par les cocaleros

Dans ce contexte, quelle forme prend le syndicalisme cocalero ? Selon Felipe Mansilla[4], les revendications des syndicats paysans cocaleros restent conservatrices et conventionnelles, même si quelques idées progressistes apparaissent ces derniers temps.

Les syndicalistes sont acritiques par rapport à leur situation. Principalement, ils entretiennent les mythologies collectives concernant les valeurs positives du passé. Pour lui, cette attitude conduit à construire une idéologie qui justifie des actions et des valeurs injustifiables. L’une des revendications les plus importantes concernent l’abolition de toutes les restrictions légales à la culture de la coca et à la commercialisation de ses produits dérivés. C’est inacceptable politiquement et éthiquement pour l’opinion publique notamment internationale. La culture de la coca, justifient-ils, constitue une occupation millénaire, traditionnelle et anti-impérialiste qui renforcera l’identité indienne de la nation et favorise une consommation strictement locale. Or l’auteur affirme aussi que 90 % de la production de la feuille de coca est destinée à la transformation en cocaïne. La culture de la coca et surtout sa transformation ne sont pas questionnées. Les relations conflictuelles que les cocaleros entretiennent avec le gouvernement ne sont pas alimentées par des thématiques écologiques : dénaturation des sols par la monoculture, ou éthiques : le narcotrafic. Ce sont plutôt la pénalisation de la culture et la mise en œuvre de politiques publiques d’éradication et de cultures alternatives qui créent le conflit. Ils défendent en fait des intérêts particuliers et sectoriels, ce qui est par ailleurs totalement normal dans l’arène politique, et ce notamment quand on parle d’un mouvement social. Cependant l’élément le plus conservateur des syndicats paysans cocaleros par rapport à un autre syndicat comme la COB se manifeste dans le fait qu’ils n’exigent pas l’expropriation ou l’étatisation des fonds agricoles. Leur revendication suprême ne concerne pas la lutte des classes mais un mouvement ethnico culturel qui a pour fin la reconnaissance d’une nationalité et d’une nation propre. Le syndicalisme s’est imposé, on l’a vu dans un cadre autoritaire et les cocaleros, dans leur relation avec l’Etat, reproduisent le schéma paternaliste qui prévaut dans l’autoritarisme. L’Etat est la cause de tous les problèmes et peut tous les résoudre à la fois. L’Etat constitue l’interlocuteur privilégié et quasi unique, a qui on adresse ses revendications et de qui on espère tout : la solution aux problèmes politico légaux comme la pénalisation ou non de la culture excédentaire de coca, la militarisation des zones cocaleras, la construction d’infrastructures, la prestation de services sociaux.

Ainsi le syndicalisme, même s’il était forcé et dirigé, a permis aux cocaleros de s’organiser et de définir deux types de revendications : la défense de leurs intérêts particuliers dans leurs relations avec l’Etat et des revendications d’ordre ethnico culturelles. Les partis traditionnels de gauche et de droite n’ont pas pu, ou n’ont pas su, répondre à leurs attentes. La crise de représentation en Bolivie a également laissé le champ ouvert à l’expression du mouvement cocalero. Comment s’en sont-ils servi ?

B – L’APPARITION DES COCALEROS SUR LA SCENE POLITIQUE

Les cocaleros ont-ils profité de la perte de confiance de l’électorat des partis traditionnels pour inverser la tendance des partis politiques à pénétrer les mouvements sociaux ?

1 – La crise de représentation des partis traditionnels

Depuis 1999, le taux de chômage a été multiplié par deux et la majorité de la population dispose de moins de 2 dollars par jour pour vivre. La crise met en valeur l’incapacité de la classe politique dirigeante à renouveler leurs propositions politiques face aux nouvelles attentes des Boliviens. En analysant les élections de 1997, Salvador Romero Balliván[5]  souligne l’impact des réformes  économiques et sociales sur le résultat électoral. En 1993 ; le MNR était encore apte à canaliser les demandes des secteurs populaires autour de  promesses qui accordaient une position privilégiée aux classes urbaines et aux petites propriétés rurales. Mais ces promesses étant vaines, le MNR a été sanctionné par les élections générales de 1997. C’est dans cette atmosphère de crise qu’ Hugo Bánzer est revenu au pouvoir grâce à un programme populiste qui promet alors de « mener la guerre contre la pauvreté ». Il emporte les élections présidentielles de 1997 avec 24% des suffrages. Le résultat du scrutin confirme la crise latente qui touche les partis traditionnels: l’Action Démocratique Nationaliste devance le MNR et  le parti IU, Izquierda Unida[6] crée  la surprise en introduisant la « gauche paysanne » et le vote cocalero lors des élections (obtient la sixième place et 3,4% des suffrages). Face à la percée de ces nouvelles forces, le MNR reste fragilisé par son incapacité à canaliser les nouvelles demandes des secteurs en crise ainsi que par la pratique généralisée du clientélisme[7].  

La gauche paysanne émerge pendant ces élections et se distingue du consensus néolibéral en vigueur depuis 1985. Un consensus entretenu par la nature du système électoral : les scrutins « boliviens » modifient l’impact des partis politiques dans leurs négociations au parlement. Les partis sont affaiblis par les élections.

L’exemple de 1997, met en avant le faible écart (5%des voix) qui départage les cinq partis principaux. Il y a donc peu d’écarts et jamais de grande majorité dégagée au parlement. De fait, pour rationaliser le jeu politique  et préserver la stabilité « démocratique », ces partis forment des alliances qui renforcent un centre politique, et donc  homogénéisent de plus en plus les options politiques électorales[8]. Les partis sont donc induits à réduire leur champ d’action et à négocier au sein même de leur alliance.

Cela  se manifeste dans l’électorat par un désintérêt croissant pour ces plateformes politiques.

Le timide succès des candidatures paysannes et cocaleras en 1997 est alors l’expression des grandes forces sociales en mouvement qui recherchent d’autres réponses politiques face au multipartisme modéré. Ces élections ont été simplement révélatrices de la perte de crédibilité des partis traditionnels qui ne bénéficient plus de la confiance des électeurs. La crise de représentativité du système de partis qui a co-gouverné depuis 1986 semble alors avantager l’apparition d’une gauche plus radicale.

2 – Une nouvelle envergure politique avec le MAS (Mouvement vers le socialisme)   

En décidant de créer en 1995 un instrument politique (le MAS), les cocaleros s’offrent enfin l’occasion de négocier directement avec les pouvoirs publics. Ils  démontrent que les mouvements sociaux sont également capables d’investir l’espace traditionnellement réservé aux partis politiques. Pendant la décennie 90, condamnés à la pauvreté par la criminalisation de leur activité culturelle et d’autosuffisance, les cocaleros décident d’entrer dans une relation horizontale avec les gouvernants. Sept fédérations de syndicats du secteur de la coca passent à une action défensive en créant un instrument politique, le Mouvement vers le socialisme. Deux organisations politiques représentent les cocaleros : l’ASP (Assemblée pour la Souveraineté du Peuple, rassemble les paysans de la vallée de Cochabamba) et le MAS (Mouvement vers le socialisme, rassemble dans le Chapare). Le MAS naît d’une scission de l’ASP. Les cocaleros s’unissent autour d’une même force politique et d’une même figure charismatique, l’indien aymara Evo Morales[9]. Il devient le dirigeant « expérimenté » du MAS (ancien dirigeant syndicaliste de la COB, dirigeant  de la confédération des fédérations de syndicats de producteurs de coca). Sa double responsabilité en tant que président de l’instrument politique des cocaleros (le MAS) et de leur confédération syndicale, permet à Morales d’obtenir une cohésion au sein des différentes forces  du mouvement. Ce rassemblement est sans doute une manière d’identifier plus clairement le parti comme mouvement social. Et Morales, grâce au « Mouvement vers le socialisme »garantirait donc que les pratiques sectaires, les prises de décisions verticales propres aux partis politiques ne se situeraient pas dans le MAS.

Le nouveau parti se fait connaître par son rassemblement « tactique » avec le MIP (Mouvement Indigène Pachakuti)[10]de Quispe, ce qui fait valoir le message de rupture volontaire avec la politique du gouvernement.

Avec cette alliance qui représente deux axes différents (Quispe : un axe etnico-culturel, Morales : un secteur où le conflit a des dimensions politiques et économiques), la confusion entre la cause indienne et cocalera est entretenue. L’appartenance ethnique est  devenue une arme à double tranchant pour les cocaleros qui élargissent leur base de soutien en se perdant dans la définition de leurs actions et de leurs revendications. On note tout de même leur capacité à passer d’un axe thématique central, la feuille de coca et la défense de sa culture, à une philosophie plus ample qui intègre le mouvement indigène national (assemblée constituante, la gestion et la mise à profit des ressources naturelles renouvelables comme l’eau ou le gaz,droits des peuples premiers…).Cette tactique est d’ailleurs instrumentalisée par les partis politiques qui y voient une forme de populisme. Ils axent surtout leurs commentaires sur la personnalité de Morales pour entretenir cette image.

3 – Victoire de l’alternative cocalera aux élections générales de juin 2002

Assimilé à un mouvement social,  et non pas aux syndicats, l’instrument politique des cocaleros détient une plus grande capacité de rassemblement. Le MAS est un parti en formation qui regroupe, en plus des syndicats et organisations de paysans cocaleros, le parti Izquierda Unida, des organisations étudiantes et d’autres en provenance des classes moyennes touchées par la crise économique. Le Mouvement vers le socialisme a donc considérablement élargi sa base à partir du mouvement des cocaleros. Cet instrument  leur offre plus de souplesse pour rassembler les différents secteurs en crise. Ils se revendiquent de gauche et donc se présentent comme une alternative face à la gauche traditionnelle. Cette forme de mobilisation politique à partir du mouvement social pourrait donc expliquer leur succès aux élections générales de juin 2002.

Ces élections  sonnent le glas du régime politique et des partis sur lesquels il s’est appuyé. D’après la Ligue ouvrière révolutionnaire, cette victoire surprenante d’Evo Morales qui obtient 20,9% des voix et devient la deuxième force politique  a montré l’étendu du mécontentement parmi  les « larges secteurs des masses, de la campagne à la  classe moyenne »[11].  Cette victoire souligne la reconfiguration du système politique bolivien trop marqué depuis ces derniers temps par des gouvernements de coalition. Il s’agit de l’échec du système des partis traditionnels entretenu par l’ADN (Action démocratique nationale) au pouvoir, le populiste NFR (Nouvelle force républicaine), l’UCS (Union civique solidarité) et, dans une moindre mesure, le MNR (Sánchez de Lozada n’obtient alors que 22%).

Evo Morales, à la grande surprise des médias qui pourtant ne se sont pas employés à lui faire beaucoup de « publicité »[12] , triomphe dans les secteurs de La Paz, Cochabamba, Oruro y Potosí.

Le  MAS se convertit  enfin en une nouvelle force politique avec 27 nouveaux représentants et huit sénateurs. Parmi les 157 parlementaires élus, 40 sont issus de mouvements sociaux paysans.  Cet événement fait « la une » de tous les journaux qui ont largement commenté que ces 20,9% ajoutés aux 6% du MIP, le rendrait largement supérieur au MNR. Ce « tremblement de terre » rappelle alors la belle époque de la « Révolution nationale » avec le MNR et  la COB. A l’occasion de l’élection du Président en août 2002, on a pu constater l’alliance contre nature entre le MIR (Paz Zamora) et le MNR pour que soit élu Sánchez de Lozada  par le Congrès[13]. Les élections consacrent donc la disparition de la vieille gauche bolivienne et marquent en revanche l’apparition d’une nouvelle gauche plus radicale et plus sectorielle, « la gauche paysanne ».

Ce vote n’est pas seulement explicable par les revendications spécifiques des cocaleros : il traduit  le sentiment que l’Etat est devenu un cadre peu adapté à la négociation ; les partis politiques, canaux de la représentation sont en crise, ce qui fragilise également le principe même de démocratie représentative. Néanmoins,  l’irruption officielle des paysans sur la scène politique nationale est un signe encourageant de démocratisation et d’ouverture du jeu politique même si des difficultés persistent maintenant pour les cocaleros (ils doivent harmoniser leurs programmes  pour consolider leur « instrument politique »).

Le MAS a évolué à la suite des élections, il  change de tactique et donne la priorité aux élections municipales de 2004 (par opposition à l’action directe et une démocratie participative). A présent les conflits ne se limitent plus à la coca et s’élargissent à l’occupation des terres et les augmentations d’impôts.

L’ « avantage » du MAS au sein de ce parlement est, qu’identifié comme mouvement social, il véhicule efficacement l’expression du mécontentement populaire. Les électeurs y voient clairement l’alternative aux partis traditionnels. Ces élections ne sont donc pas seulement la victoire du mouvement cocalero mais celle d’un mouvement qui a su intégrer d’autres secteurs en crise. Il montre que le débat sur les ressources naturelles est devenu une nécessité concomitante à l’apparition de nouveaux représentants politiques ayant sans doute plus de légitimité pour négocier sur ces questions.

Par conséquent, ce mouvement social s’est autonomisé dès le départ en créant ses propres syndicats et son propre parti, en se démarquant des partis de gauche comme le MIR, le PC tout en se déclarant de gauche. Leur discours est efficace et souligne leur détermination dans la mise en place de négociations publiques, égalitaires sur le thème de la coca. Avec leur succès aux élections ils franchissent donc une seconde étape dans l’histoire de leur mouvement. La création du MAS a été un levier politique pour les cocaleros.

Avec cette nouvelle façon de faire de la politique, cette pénétration par le mouvement social des partis, il y a lieu de s’interroger sur la mise en œuvre de leur stratégie sur le terrain politique : savoir s’ils se basent sur une combinaison entre négociation et pression en mélangeant les ressorts du parti et du mouvement. N’est-il d’ailleurs  pas pernicieux pour un mouvement d’entrer en politique sous cette forme, et de sacrifier en voulant absorber le plus d’électeurs, les revendications originelles des cocaleros ?

Les cocaleros se sont donnés les outils légaux pour présenter leurs revendications dans l’espace public. Toutefois il semblerait que cet espace lié à la puissance nord-américaine  ne soit pas en mesure de les écouter.

PARTIE II
RELATION AVEC LE POLITIQUE : DE L’INGÉRENCE NORD-AMÉRICAINE AUX TENTATIVES DE CONCERTATION ET DE NÉGOCIATION

Depuis 1985, les gouvernements boliviens sous la pression des instances internationales, mais surtout des Etats-Unis, mènent une politique sévère de contrôle du trafic qui touche en tout premier lieu, les planteurs de coca du Chapare. La lutte antidrogue s’organise autour de trois types d’actions : la répression militaire, l’éradication de la coca et les programmes de développement alternatif. La politique de lutte contre la drogue dans le pays est le fruit d’engagements internationaux. Son application dépend en grande partie des possibilités d’accès aux ressources extérieures.

Nous allons montrer de quelle façon les Etats-Unis s’imposent sur les scènes politique et économique boliviennes, analyser les relations entre cocaleros, gouvernements boliviens et étasunien et enfin, déterminer s’il est actuellement possible d’ouvrir des espaces de dialogue et de concertation, tant avec les forces extérieures, qu’avec les agents intérieurs.

A – LES COCALEROS ET LE GOUVERNEMENT BOLIVIEN FACE AUX DIKTATS DE WASHINGTON

1 – La coca : un enjeu politique, socioéconomique et idéologique au niveau international

La coca constitue un véritable enjeu politique, socioéconomique et idéologique dépassant largement le cadre national. Elle est devenue un objet de chantage économique, une arme pour le développement, et surtout, la source de graves conflits sociaux.

Les politiques antidrogues ont fait se multiplier les analyses chiffrées et les études d’évaluation. Elles tendent ainsi à rendre plus transparente l’économie de la coca-cocaïne en Bolivie. Mais, en même temps, leur utilisation exige la plus grande prudence, car il s’est instauré une véritable bataille idéologique entre, d’un côté, les Etats-Unis, de l’autre, le gouvernement bolivien et, pris en étau entre les deux, les producteurs de coca.

2 – L’ingérence des Etats-Unis : pression politique et chantage économique

Une évidente confusion existe entre la cocaïne et la coca, remettant ainsi en question l’usage traditionnel de celle-ci dans les sociétés andines.

Très tôt, la législation internationale a condamné la feuille de coca au même titre que les autres drogues, justifiant ainsi la mise en place de politiques de lutte contre le trafic en Bolivie et surtout, l’intervention nord-américaine en Bolivie. Ce qui explique l’omniprésence des Etats-Unis en Bolivie, le chantage économique étant leur arme la plus puissante, exercée en grande partie avec la loi de Préférences Commerciales pour la Région Andine (ATPA), en vigueur depuis 10 ans. Tout récemment, cette loi a été étendue et l’ATPA est devenue l’ATPDEA (loi de Préférences Commerciales et d’Eradication de la Drogue) : cette loi annonce l’avènement de l’Accord de Libre Commerce des Amériques qui devrait prendre effet à partir de 2005. Curieusement, on voit dans une seule loi la synthèse de l’attitude et des actions menées par le gouvernement des Etats-Unis en Bolivie.

La traduction légale de cette pression nord-américaine est également la loi 1008 sur le régime de la coca et des substances soumises à contrôle (Ley del régimen de la coca y sustancias controladas) adoptée en 1988 sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro et qui fixe les seuils de la production excédentaire illicite destinée au trafic. Cette loi demeure toujours très contestée, à la fois parce qu’elle est considérée comme attentatoire aux droits de l’homme (malgré certains aménagements apportés en 1996) et contraire à la Constitution, et parce qu’elle assimile la coca à une drogue, reprenant sur ce point les termes des Conventions successives des Nations Unies sur les stupéfiants et les substances psychotropes (1961, 1972 et 1988).

Ces mesures font partie d’une campagne d’intimidation en direction de tous les hommes politiques boliviens. Le message est clair : ceux qui ne sont pas contre la politique de la coca au Chapare sont contre la politique des Etats-Unis en Bolivie. A partir de ce moment, et pendant toutes les années 1990, l’ambassade américaine organise des plans divers et variés d’éradication de la coca, auxquels seuls les producteurs de coca résistent.

3 – Les mouvements des cocaleros et le MAS : une menace pour les Etats-Unis

Les mouvements sociaux du tiers-monde menacent la sécurité nationale des Etats-Unis : un mouvement politico-social tel que celui des cocaleros en Bolivie est considéré comme subversif. Le mouvement des cocaleros –et le parti politique né de ce mouvement- est considéré comme asystémique : les cocaleros et notamment le MAS apparaissent comme opposés aux partis systémiques tels que le MNR, le MIR, l’ADN, la Unión Cívica Solidaridad et également opposés au système de coalitions parlementaires. En effet, ils tiennent un discours anti-néolibéral et critiquent les modèles de privatisation, de dérégulation de l’Etat et d’ingérence nord-américaine. Les Etats-Unis considèrent qu’ils représentent une menace car ils aspirent à prendre le pouvoir en ne respectant pas la règle du jeu de la démocratie marchande.

Ce qui gène également l’ambassade américaine et le gouvernement bolivien, c’est que la résistance aux politiques anti-drogue en Bolivie soit syndicale et non armée, contrairement à d’autres pays producteurs de coca. Evo Morales est ainsi sacrifié par l’ambassade américaine qui ne le désigne plus comme leader politique ou syndical, mais comme le chef de la guerrilla lié au trafic de drogue.[14]

Hostile autant aux re-nationalisations évoquées par le MAS qu’à la culture de la coca assimilée au narcotrafic, Washington a publiquement appelé durant la campagne électorale de 2002 à ne pas voter pour Evo Morales, considéré comme l’ennemi public numéro un. Et l’ambassadeur étasunien à La Paz n’a pas hésité à brandir la menace d’une suspension de toute aide en cas de victoire du leader des cocaleros.

 B – TENTATIVES DE DIALOGUE ET DE CONCERTATION SOCIALE ENTRE LES COCALEROS ET LE GOUVERNEMENT BOLIVIEN

1 – Mandats de Víctor Paz Estenssoro et de Jaime Paz Zamora : ouverture de la capacité de négociation du gouvernement bolivien

On ne peut méconnaître les expériences menées dans le pays qui prouvent que l’on peut ouvrir des espaces de négociation et de concertation aussi bien avec les forces extérieures qu’avec les agents intérieurs.

Les pressions extérieures (les Etats-Unis) et intérieures (les mouvements syndicaux et notamment celui des cocaleros) rendent vulnérables les gouvernements des présidents Víctor Paz Estenssoro (1985-1989) et Jaime Paz Zamora (1989-1993)  mais les conduisent cependant à prendre des mesures politiques conjoncturelles en ce qui concerne le problème de la coca.

On note donc à cette époque une accumulation d’expériences qui accroît leur capacité de négociation :

a – Sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro, la législation en matière de coca et de cocaïne est unifiée : création d’une juridiction et d’une police spéciales, délimitation de zones de production légales et illégales de feuilles de coca et association de l’éradication de la culture de coca à des programmes de substitution de production agricoles et de développement alternatif.

b – Jaime Paz Zamora met davantage l’accent sur une action de type « développementiste » en appliquant à tout le territoire l’idée de développement alternatif et en tentant de faire reconnaître à l’échelle internationale le caractère naturel de la feuille de coca (qui est à distinguer de la cocaïne).

Il expérimente également des méthodes audacieuses pour démanteler les réseaux de trafiquants : offre de traitement spécial aux maffieux qui se constitueraient prisonniers.

L’approche globale du problème, partagée par les deux gouvernements et qui consiste à soutenir des projets de développement alternatif, cède progressivement le pas à une conception plus policière et répressive, qui exige de la part des responsables boliviens un renforcement de la politique d’éradication de la coca comme fondement de la lutte contre la production de cocaïne. Cette évolution sera bien plus nette au cours des mandats du président G. Sánchez de Lozada.[15]

2 – Les premier et second mandats de G. Sánchez de Lozada : les freins au dialogue

Malgré la volonté de dialogue du premier gouvernement Sánchez de Lozada, la politique anti-drogue provoque une très forte tension sociale dans le Chapare, qui prend à plusieurs reprises la forme de manifestations violentes. Dès le début de son mandat, le gouvernement tente de passer des accords avec les syndicats paysans. Mais il apparaît aussitôt que les tensions et la méfiance accumulées se sont transformées en une guerre de positions apparemment irréconciliables.

En effet, en décembre 1993, une première marche de 3000 cocaleros est organisée. Le gouvernement se résout à signer un accord prévoyant un début de concertation puis, en mai 1994, un second accord est conclu. Mais les discussions sont interrompues par des opérations militaires. Le 10 juillet 1994, la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (FELCN) lance l’opération Nuevo amanecer dans le Chapare. La réaction des cocaleros est d’organiser une marche de 600 kilomètres vers la capitale le 29 août. Cette marche a pour but d’interrompre l’intervention militaire dans le Chapare et d’obtenir la législation de toute la production de coca dans cette région ; à savoir que la culture de la feuille de coca n’est pas illégale en Bolivie. Car au terme de la loi, la culture de la coca n’est autorisée que dans la région des Yungas, où 12 000 hectares sont cultivés depuis des générations pour une consommation essentiellement médicinale. Le gouvernement estime que le reste des cultures nuit à « l’intérêt de l’Etat ». C’est pourquoi il souhaite éliminer les plantations du reste du Chapare (35 000 hectares environ), dans le cadre d’un programme baptisé « coca cero » (zéro coca) car jugée « superflue ».

En 1995, le gouvernement est soumis à la menace ouverte des Etats-Unis de ne pas délivrer de certification en  cas de non-éradication et les cocaleros croient de moins en moins aux promesses de dialogue provenant des autorités.

La tension ne va pas se relâcher pendant toute la durée du mandat du gouvernement Sanchez de Lozada et les diverses tentatives de dialogue se soldent invariablement par un échec (par exemple, en juillet 1995, des routes sont bloquées pour empêcher la destruction des cultures de feuilles de coca).

Pourtant, le 1er octobre 1995, les paysans obtiennent l’ouverture de centres des Droits de l’homme dans les principales communes du Chapare, afin d’enregistrer les ²violations commises par les forces de l’ordre. C’est ainsi que la mobilisation des cocaleros se conjugue à celle des ouvriers et de l’ensemble de la société civile opposée aux privatisations pour placer la démocratie bolivienne sous très haute pression.

Outre les grandes marches pacifiques et les grèves de la faim des femmes cocaleras (en septembre 1994, avril-mai 1995, février 1996 et mars 1997), les conflits se traduisent par de violents affrontements entre unités d’intervention et producteurs de coca. En 1998, le gouvernement bolivien a annoncé qu’il supprimerait les champs de coca et a lancé une opération militaire financée par les Etats-Unis.

« La coca ou la mort ! », ont crié les femmes et les mères des paysans du Chapare. « La coca ou la mort ! », ont hurlé les hommes, en se protégeant avec leurs mouchoirs des gaz lacrymogènes lancés par les soldats[16]. La résistance des producteurs de coca face aux politiques gouvernementales, et derrière elles, celles des Etats-Unis, s’est cristallisée sur le thème de la violation des Droits de l’homme. « Le gouvernement nous accuse, nous les cocaleros, d’être manipulés par les syndicats et les narcotrafiquants. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que ceux qui sont dans les syndicats sont des gens comme moi ou comme mon fils, des producteurs de coca qui doivent faire vivre leurs enfants »[17]

Le gouvernement a finalement dû céder sous la pression et concéder l’établissement de sept tables de négociation avec les mouvements sociaux sur des thèmes d’intérêt général : l’ALCA, la gestion des ressources naturelles, l’accès à la terre, la politique de gouvernement vis-à-vis de la coca ou encore le budget de l’Etat. Ceci apparaît pour beaucoup comme une victoire politique majeure pour les cocaleros et d’autres fédérations paysannes qui se sont beaucoup impliqués. Pourtant après une tentative de négociation avortée, les arrachages de plants ont repris de plus belle. Et les cocaleros répliquent par des blocages de routes (los bloqueos), en janvier 2002. Un mouvement qui a conduit à la paralysie partielle du pays.

3 – Un échec durable du dialogue

On peut voir cette crise comme le signe d’une prise de conscience politique des boliviens, annonçant l’émergence d’un mouvement populaire qui remet fondamentalement en question le système néo-libéral et la classe politique qui le soutient. Ce sont les symboles du pouvoir qui ont été touchés. La rébellion bolivienne n’est pas un exemple isolé, mais peut-être celle qui illustre le plus clairement le progressif effondrement de la démocratie. Aujourd’hui, les Boliviens en ont assez de l’économie de marché et de la politique pro-américaine de Sanchéz de Lozada.

La volonté du président de construire un gazoduc pour exporter le gaz naturel bolivien vers les Etats-Unis via le Chili a poussé de nombreuses personnes à se joindre aux manifestations organisées par les cocaleros. C’est un gouvernement qui refuse de dialoguer avec le mouvement protestataire. « Je ne démissionnerai pas parce que ma femme me soutient, et elle veut être la première dame du pays », annonce Gónzalo de Lozada.[18]

Face à une classe gouvernante qui redoute l’organisation sociale des cocaleros, qui ont établi leurs propres formes de contrôle social, de maniement des fonds et de résolution des conflits internes, le président Gónzalo de Lozada trouve le moyen d’accuser les cocaleros d’être financés par l’étranger. « Il faut reconnaître qu’ils reçoivent un important financement en provenance des pays dont vous êtes les représentants », a affirmé le chef de l’Etat lors d’une réunion à La Paz avec le corps diplomatique.[19] Tenue à la veille de l’expiration de l’ultimatum que lui ont fixé les cocaleros pour qu’il accepte leur revendication, cette déclaration constitue une claire allusion aux ONG qui opèrent dans le Chapare. Par exemple, les cinq ressortissants suédois membres d’une ONG d’aide aux cocaleros ont été expulsés et accusés d’avoir remis 2 000 dollars au dirigeant syndical des cocaleros, Evo Morales.

Evo Morales propose que la culture de la coca soit limitée à une production familiale. Mais le gouvernement bolivien refuse cette idée sous la pression des Etats-Unis. E. Morales et G Lozada s’étaient rencontrés à cinq reprises pour tenter de trouver une solution. Or peu à peu, les espaces de négociation se rétrécissent et Gónzalo de Lozada est parfaitement conscient du fait que cela est dû en partie à l’incapacité de son propre gouvernement à mener une action de concertation. Et si la concertation interne n’enregistre pas de progrès, c’est parce que le gouvernement bolivien ne parvient pas à reconnaître les syndicats paysans comme interlocuteurs et représentants des intérêts légitimes.

En effet, lors du début de rapprochement avec les paysans et les cocaleros, le gouvernement n’émet aucune proposition capable de satisfaire leurs attentes et leurs besoins dans la mesure où il continue à émettre des messages contradictoires qui amoindrissent la crédibilité de leurs délégués.

Il y a des échecs de dialogues car aucun des deux partis ne parvient à définir des objectifs autres que ceux tournant autour de l’éradication. C’est un échec durable de dialogue et qui a pour conséquence le durcissement des conflits sociaux et l’adoption, de la part des paysans, de positions de plus en plus radicales, ce qui risque de rendre plus difficile les possibilités de concertation.

4 – Pour sortir de l’impasse : application des principes élémentaires de négociation

Il semble nécessaire de parvenir à la formulation d’une politique cohérente et viable vis-à-vis de la coca et des drogues. Ce processus doit, en premier lieu, faire l’objet de concertations aussi bien au plan intérieur qu’au plan international car c’est la seule manière de garantir que les parties concernées assument et partagent les responsabilités.

Pour ce faire, il faudrait mettre sur pied les mécanismes de dialogue qui permettent aux parties, non seulement d’identifier et d’exprimer leurs intérêts, mais aussi de comprendre quels sont les intérêts réels de leurs interlocuteurs. Il est impératif de dépasser le souci exclusif actuel, excessif et trompeur, des objectifs et des méthodes, pour en revenir à une vision du problème réel, établir une notion commune de ses causes et de sa portée pour définir des objectifs réalisables. Cette tâche sera facilitée si l’on convie au dialogue un éventail plus large d’interlocuteurs politiques et sociaux.

Dans cette perspective, le contrepoids aux Etats-Unis dans ce conflit pourrait-il justement être l’Union Européenne ? Pour l’instant, il semble que les marges de manœuvre de l’UE pour influencer les négociations en Bolivie soient faibles, étant donné son absence sur les scènes politique et économique dans le pays et son manque d’intérêt tangible à intervenir dans le conflit.

CONCLUSION

La lutte des cocaleros a été un élément important du soulèvement populaire en Bolivie et de l’ouverture d’un processus révolutionnaire. Tous ces phénomènes offrent aux peuples indigènes de nouvelles opportunités politiques. De plus, il est indéniable que par le phénomène de mondialisation, les populations indigènes disposent désormais de puissants alliés, d’une plus grande écoute sur la scène internationale et davantage de poids politique dans leur propre pays.

La politique du nouveau président Carlos Mesa

Evo Morales a assuré que le Président Mesa avait une pensée similaire à celle de Sánchez de Lozada et que « le gouvernement n’avait pas de personnalité ni de dignité pour agir contre ce que dit l’Ambassade des Etats-Unis ». 

En effet, le gouvernement Mesa s’est publiquement engagé à respecter les accords avec le Fonds Monétaire International (FMI), malgré le fait que ceux-ci aient été sévèrement mis en cause par les organisations syndicales (dont celles des cocaleros). Le gouvernement Mesa s’est également engagé à ne pas interrompre la politique d’éradication forcée de la coca dans le Chapare, malgré les illusions d’Evo Morales concernant le nouveau régime.

Il semble donc que la distance entre les cocaleros et le gouvernement bolivien se fasse chaque fois plus évidente, la position même du MAS est différente. Au Parlement, on a assuré que vis-à-vis de Mesa, le MAS « ne se trouvait ni dans l’opposition, ni dans la majorité présidentielle : si le parti est opposé au modèle néo-libéral, en revanche il n’est pas en opposition avec le gouvernement de Mesa ».

Un groupe d’intellectuels boliviens propose de promouvoir d’urgence un débat national approfondi sur la coca. Dans leur manifeste, on peut notamment lire : « Il est indispensable que la société civile s’exprime sur la question de la révision de la loi 1008, sur l’arrêt de l’éradication forcée de la coca et sur la réalisation d’une étude indépendante et équitable, sans ingérence Nord-américaine, sur l’ampleur et les potentialités du marché légal, jusqu’à ce que l’Etat bolivien adopte une politique souveraine… Il est urgent que la société civile passe de la protestation à la proposition et qu’elle prenne position activement sur ces thèmes ».

Projection de la situation dans l’avenir

Et maintenant, que peut-il se passer ? Il est hasardeux de faire des pronostics en Bolivie, tant ce pays est imprévisible. Evo Morales est devenu incontournable, mais la classe dirigeante utilisera les puissants moyens à sa disposition, avec la bénédiction des Etats-Unis, pour empêcher son accession au pouvoir.

On peut voir aussi cette crise comme le signe d’une prise de conscience politique des boliviens, annonçant l’émergence d’un mouvement populaire qui remet fondamentalement en question le système néo-libéral et la classe politique qui le soutient. Il est significatif qu’à La Paz ce sont les symboles du pouvoir qui ont été attaqués, bien avant que les émeutes ne dégénèrent en pillage. Ce mouvement va dans le sens d’une opposition à une doctrine économique créatrice d’inégalités, dont la caractéristique fondamentale est simplement d’ignorer l’homme.


[1] Dans La Parole et le sang

[2] François CHEVALIER, L’Amérique latine de l’indépendance à nos jours

[3] Argumentos, n° 32/33

[4] Debate agrario n°27

[5] Salvador Romero Balliván, in Problèmes d’Amérique latine n°28, “Bolivie: l’élection générale de 1997”.p29-30

[6] Ce parti  concentre ses voix dans les zones de production de coca de la région de cochabamba.

[7] Garcia, J-René, « Bolivie : de la crise de la démocratie à la crise du système politique ».

[8] Garcia Montero Mercedes,”Partidos políticos de América latina…” p34-35

[9] Dirigeant syndical  qui mène depuis près de 20 ans la défense  du secteur des paysans ruinés par l’éradication de la coca. Il se réclame d’extrême gauche et revendique toujours son appartenance au monde indien. Dans un pays où 2, 5 sur 8 millions d’habitants est aymara, il est certain que cette nouvelle figure indienne donne une dimension ethnique au mouvement. Morales parle d’ailleurs le quechua et l’Aymara.

[10] Garcia Jean-René, «  Bolivie : de la démocratie pactée à la crise du système politique », p135

[11] www.geocities.com, LOR-CI (Ligue ouvrière révolutionnaire pour la IV internationale, lutte ouvrière n°10 « Bilan des élections nationales » :le Tremblement de Terre politique.

[12] Cf. Annexe:Interview de Sergio Cáceres, au cours de la campagne présidentielle de 2002.

[13] D’après la Constitution bolivienne, le Président est élu au Suffrage Universel Direct s’il obtient la majorité des voix. Sinon, les 2 candidats les mieux placés sont départagés par un vote du congrès. Les deux candidats les mieux placés en l’occurrence étaient Morales et Lozada.

[14] Daniel DORY et Jean-Claude ROUX in Autrepart, De la coca à la cocaïne : un itinéraire bolivien

[15] Roberto Laserna, Bolivie, la politique antidrogue du gouvernement Sánchez de Lozada, Problèmes d’Amérique latine N° 28

[16] Article de janvier 2001, El Periódico de Catalunya, Barcelone

[17] Récit de vie d’un ancien cocalero dans une petite communauté traditionnelle de la région de Cochabamba, extrait de l’article : « Témoignage en filigrane : le cocalero bolivien face aux problèmes antidrogues », de CORTES Geneviève.

[18] La Razón, du 5 octobre 2003

[19] Article du quotidien Agence France-Presse, La Paz, janvier 2003

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Classé dans Amérique latine, Bolivie

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