Archives de Catégorie: Bolivie

LE PROGRAMME DE COOPÉRATION EUROPE-AMÉRIQUE LATINE @LIS



logo_en


PREMIERE PARTIE : PRESENTATION d’@lis


I – L’ORIGINE DU PROGRAMME @LIS

1 – Une volonté  politique

Le programme de coopération @lis est en quelque sorte une réponse aux considérations du premier Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement tenu en juin 1999 à Rio de Janeiro qui reconnaissait que la Société de l’Information devait jouer un rôle important dans le contexte des relations entre l’Amérique Latine et l’Union Européenne.

L’Union Européenne est à cette époque le deuxième plus important partenaire commercial, le premier investisseur et le premier donateur de fonds et de coopération dans la région.

D’autre part, la croissance et la modernisation de l’infrastructure des télécommunications en Amérique latine -auxquelles participe l’industrie européenne- sont notables, principalement en raison de la privatisation et de la libéralisation du secteur des télécommunications.

2 – Une volonté internationale : recommandations de la communauté internationale en faveur du développement de la société de l’information

Sommet d’Okinawa (juillet 2000)

Les membres du G8 adoptent la « Charte d’Okinawa » sur la société de l’information, qui traite de la fracture numérique entre le Nord et le Sud et préconise une participation mondiale à cette évolution.

Conseil Européen de Lisbonne (2000)

Conférences mondiales sur le développement des télécommunications de l’UIT (Union Internationale des Télécommunications) – Agence des Nations Unies (Istanbul 18-27 mars 2002)

Sommet mondial sur la Société de l’Information –SMSI- organisé par les Nations Unies en 2 phases :

1ère phase : Genève, 10-12 décembre 2003  (2ème phase prévue à Tunis les 16-18 novembre 2005

Avec comme objectif de développer une vision et une compréhension commune de la société de l’information : sommet qui a abouti à l’adoption d’une déclaration de principes et d’un plan d’action que les gouvernements et les institutions de tous les secteurs de la société civile mettent actuellement en œuvre pour faire face aux nouveaux enjeux de cette société de l’information en perpétuelle évolution.

3 – Une volonté européenne (mai 1999 – octobre 2000) : étude de faisabilité du projet @lis par un consortium

De mai 1999 à octobre 2000, un consortium de quatre organisations européennes à but non lucratif, représentant un vaste éventail d’activités :

  • Organisations R&D,
  • Opérateurs de télécommunications,
  • PME et bureaux d’études spécialisés sur les questions d’association dans la société d’information,
  • Institut Européen des normes de télécommunications,

Ce consortium étudie la faisabilité du lancement d’un programme UE-AL en vue de forger une alliance avec l’Amérique latine et de définir des activités concrètes pour promouvoir la société de l’information en Amérique latine, où l’UE a des intérêts importants.

Le travail de ce consortium a conduit à une série de propositions qui ont fourni de précieux éléments pour la préparation du programme @lis.

En complément et afin d’éviter toute duplication des efforts, certaines de ces propositions sont mises en œuvre dans le cadre de programmes déjà existants :

  • Commerce électronique pour les PME par AL-INVEST,
  • Mise en réseau de villes par URBAL,
  • Coopération inter-universitaire par ALFA.

@lis est lancé par la Commission européenne le 6 décembre 2001 et son inauguration officielle a eu lieu en avril 2002, lors de la conférence de Séville en Espagne.

II – PARTICULARITES D’@LIS PROGRAMME REGIONAL

1 – Les particularités d’@lis par rapport aux autres programmes régionaux

@lis se distingue des programmes existants :

  • ALßAN (Bourses d’études),
  • URB-AL (Développement local urbain),
  • ALURE (coopération énergétique),
  • AL-INVEST (coopération entre entreprises d’Europe et d’Amérique latine),
  • ALFA (coopération entre institutions d’enseignement supérieur),

En effet, ces programmes sont basés sur des partenariats entre différents segments de la société civile : en effet, @lis vise à impliquer tous les acteurs, tant du secteur public que de la société civile. Ainsi, il complète les programmes existants et encourage les synergies entre ces derniers.

2 – Les acquis et enseignements d’autres programmes

Avec son approche thématique, le programme @lis tient compte des enseignements acquis par d’autres programmes tels que :

a) Eumedis (Euro-Mediterranean Information Society – Programme de développement de la société de l’information euroméditerranéenne)

Vise à :

  • Financer la création d’un réseau de points focaux de la société dans chaque pays méditerranéen,
  • Financer une interconnexion Internet entre le réseau européen de recherche et les réseaux méditerranéens de recherche,
  • Financer plusieurs projets pilotes régionaux.

b) Asia IT & C (dont la seconde phase a été lancée le 3 novembre 2003) pour les pays en développement d’Asie.

Depuis 1999, ce programme a permis d’apporter un soutien à près de quarante projets d’application des TIC dans des domaines aussi variés que l’agriculture, l’éducation, la santé, les transports, le tourisme et le commerce électronique.

c) @lis est également directement inspiré par eEurope 2002, une initiative de la Commission Européenne, approuvée par le Conseil Européen qui s’est tenu à Lisbonne en mars 2000.

@lis peut être considéré comme une extension d’eEurope vers l’Amérique latine :

  • eEurope est le principal instrument de développement de la société de l’information.
  • Il fournit la trame pour un développement mutuel de la Société de l’Information en Europe.
  • L’objectif du plan d’action d’eEurope a été de créer un environnement favorable à l’investissement privé et  à la création d’emploi, de stimuler la productivité, de moderniser les services publics et de donner à chacun la possibilité de participer à la société mondiale de l’information.
  • eEurope 2002 a déjà apporté des changements notables et a accru le nombre d’individus et d’entreprises connectés à internet. Il a remodelé l’environnement réglementaire des réseaux et services de communications et du commerce électronique et ouvert la porte à de nouvelles générations de services mobiles et multimédias. Il offre aux individus la possibilité de participer à la société et aide les travailleurs à acquérir les compétences nécessaires dans une économie de la connaissance. Il équipe les écoles d’ordinateurs et d’accès à l’internet dans toute l’Union Européenne, met les pouvoirs publics en ligne et attire l’attention sur la nécessité de renforcer la sécurité du « monde en ligne ». 

3 – La complémentarité avec le programme IST

@lis complète les efforts déjà déployés par le programme IST du 5ème programme cadre de recherche et de développement technologique –PCRD- (période 1998-2002), en offrant une opportunité en aval, basée sur l’intérêt mutuel.

Le programme-cadre IST est le principal instrument communautaire pour financer la recherche en Europe. Ce programme pluriannuel aide à organiser et soutenir financièrement la coopération entre universités, centres de recherche et industries (y compris les petites et moyennes entreprises). Le programme Technologies de la Société de l’Information (IST) est l’une des priorités thématiques du programme.

Basé sur les principes de l’excellence scientifique et technologique, de la pertinence de l’action par rapport aux grandes politiques de l’UE et de la valeur ajoutée européenne, le cinquième programme-cadre a été conçu pour aider à résoudre des problèmes et répondre aux principaux défis socio-économiques rencontrés par l’Union européenne : emploi, compétitivité et qualité de vie. La recherche, jusqu’ici axée sur la performance technologique, se met désormais au service de la résolution des problèmes et des besoins des citoyens. Ne plus raisonner en termes de domaines et disciplines scientifiques, mais cadrer les propositions de projets dans la problématique à résoudre, telle est la nouvelle philosophie du 5e PCRD. 

III – PLATEFORME GEANT : UN RESEAU MUTI-GIGABITS PAN-EUROPEEN

Créé par les membres du G8 lors du Sommet d’Okinawa en juillet 2000, GEANT est un groupe d’experts sur l’accès aux nouvelles technologies, coordonné par « DANTE ». Il s’agit d’un réseau Gigabits pan-européen pour interconnecter les réseaux européens de la recherche et de l’éducation. Le réseau est pleinement opérationnel depuis 2001. Il bénéficie d’un financement du 5ème Programme-Cadre pour la Recherche et le Développement de la Commission européenne et est le résultat concret de la politique définie lors du Conseil européen de Lisbonne.

GEANT est constitué d’un cœur de réseau optique auquel se raccorderont tous les réseaux partenaires (27) du Consortium créé pour ce projet. Sa couverture étendue à toute l’Europe, en fera le premier réseau mondial pour l’ensemble des activités de recherche et d’éducation.

La disponibilité du réseau sera garantie en reliant la plupart des points de présence GEANT dans les différents pays partenaires par au moins deux liaisons internationales. La connectivité de l’ensemble sera assurée avec les continents Nord et Sud-Américain, Asie-Pacifique et Afrique. Ces initiatives de coopération internationale sont le résultat d’une étroite collaboration entre le Conseil Général de la Société d’Information (Programme IST), le Conseil Général des Affaires Etrangères et le Bureau de Coordination d’Europaid. D’autres organisations internationales (la Division des Affaires Scientifiques de l’OTAN, l’UNESCO) apporteront également des fonds pour mettre en place des infrastructures et réseaux destinés à la recherche dans plusieurs pays.

Dans le cadre d’une approche globale de construction d’une “cyber-infrastructure”, ALICE (América Latina Interconectada con Europa) est le dernier plan d’action (le quatrième) du réseau GEANT et soutient la réalisation de l’initiative @lis en Amérique latine :

  • Il étudie la mise en place d’une connexion directe entre le réseau pan-américain GEANT et les réseaux de recherche similaires en Amérique latine.
  • Il a comme objectif d’accroître l’interconnexion entre les communautés de Recherche et Développement d’Amérique latine et d’Europe en leur apportant l’infrastructure et la communication nécessaires pour favoriser un travail de collaboration.
  1. Objectifs et Acteurs.
  • Des objectifs ambitieux

L’objectif général du programme baptisé, Alliance pour la société de l’information @lis est de promouvoir le développement de la société de l’information, le renforcement du partenariat entre l’Union et les pays Asie-Amérique latine et de lutter contre la fracture numérique.[1] Selon le commissaire européen chargé des Entreprises et de la Société de l’information, Erkki Liikanen :

« L’Union européenne attache une grande importance au développement d’une société de l’information qui inclue tous les citoyens et lutte contre la fracture numérique(…) Le programme donne les moyens de réaliser ces objectifs grâce à la mise en place d’un partenariat de longue durée, source d’avantages économiques et sociaux tangibles pour les deux régions. »

Le programme @lis poursuit un éventail d’objectifs plus spécifiques, qui visent en particulier à:

  • Stimuler la coopération entre partenaires européens et latino-américains.
  • Faciliter l’intégration des pays latino-américains à une société de l’information globale.
  • Promouvoir le dialogue entre tous les acteurs de la société de l’information : gouvernements (nationaux et locaux), institutions régionales, régulateurs, producteurs de normes, secteur privé, institutions intermédiaires et utilisateurs. Stimuler la coopération entre tous ces acteurs dans le domaine des stratégies et des cadres réglementaires dans des domaines tels que les télécommunications, le commerce électronique et la standardisation des normes.
  • Organiser chaque année des forums bi-régionaux entre décideurs privés et publics ainsi que ceux émanant de la société civile afin d’examiner les résultats obtenus par les projets en cours.
  • Améliorer l’interconnexion des communautés de chercheurs de l’Union européenne et d’Amérique latine grâce à un accès à des réseaux haut-débit.
  • Répondre aux besoins des citoyens et des communautés locales, par le biais de formation et d’infrastructure.
  • Mettre en œuvre des applications innovantes issues de projets de démonstration, impliquant des opérateurs dans quatre domaines prioritaires. Ces applications peuvent être répliquées, notamment les programmes informatiques, l’installation de matériel, la mise en place de réseaux, etc.
  • LES ACTEURS

Le programme @lis ambitionne d’inclure l’ensemble de la société civile et en particulier les organisations sans but lucratif implantées dans les 15 pays de l’Union européenne, ainsi que dans 18 pays d’Amérique latine : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, El Salvador, Equateur, Guatemala, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, Uruguay et Venezuela.

Le programme est également ouvert à la participation des pays des Caraïbes, tels que : Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Barbade, Belize, Dominique, grenade, Guyane, Haïti, Jamaïque, République  dominicaine, Saint Christophe-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Suriname, Trinidad et Tobago. Particularité des pays des Caraïbes, ils peuvent bénéficier des projets comme partenaires du projet mais ne bénéficieront pas de financement de la Commission et devront financer leurs activités par des fonds propres ou par des financements tiers (privé ou public).

DEUXIEME PARTIE : STRUCTURE.

  1. TROIS DOMAINES D’INTERVENTION.

Les activités du programme @lis s’inscrivent dan trois domaines d’intervention : les dialogues, les réseaux et les projets de démonstration.

  • Deux niveaux de dialogue.
  • Le dialogue politique et réglementaire.

@lis entend encourager ce type de dialogue entre les deux régions et favoriser l’élaboration de stratégies régionales de développement de la société de l’information, s’inspirant de l’initiative d’ eEurope. Cette initiative lancée lors du sommet de Lisbonne de mars 2000 a pour ambition de hisser la société de la connaissance et de l’information au rang de pilier de la compétitivité de l’Union européenne d’ici à 2010.

La définition et l’exécution de plans d’action nationaux et sous-régionaux fondés sur ces stratégies doivent conduire chaque pays ou sous-région concernée à s’intégrer au mieux à la société de l’information.

  • Le dialogue sur les normes.

Il s’agit de promouvoir le système européen de standardisation, basé sur des normes ouvertes et internationales, et d’établir des partenariats à moyen et  long termes entre l’Europe et l’Amérique latine dans le domaine du développement de normes de télécommunication.                             

  • Les projets de démonstration.

 Les objectifs d’@lis se concrétisent sur le terrain, avec le financement d’une vingtaine d’applications nées de projets de démonstration qui concernent par exemple, l’élaboration de programmes informatiques, l’installation de matériel, la mise en réseau d’organisations ou encore la conception de sites Internet.

Pour que le projet de démonstration soit retenu par la Commission européenne, il faut que la proposition soit présentée par un consortium euro-latino-americain, composé d’un minimum de huit partenaires, provenant d’au moins 3 Etats membres de l’UE et d’un pays latino-américain et il faut respecter l’équilibre territorial UE/AL. Il est notamment stipulé dans le Guide du Proposant qu’à qualité égale, la Commission sélectionne les propositions regroupant le plus grand nombre de participants.

Le proposant doit être clairement identifié dans la proposition et être une entité publique ou privée de l’Union européenne. Les partenaires sont toute entité juridique privée ou publique établie dans l’un des Etats membres de l’Union européenne ou dans l’un des 18 pays latino-américains. Mais les filiales établies à l’étranger ne comptent pas lors de la règle de l’origine, c’est à-dire 3 pays Union européenne et 1 Amérique latine. Un protocole d’accord qui réglemente les activités de coopération et les responsabilités de chacune des entités devra être signé. Ce protocole sera l’outil de gestion interne et devra inclure l’obligation d’une réunion « virtuelle » au cours du projet. La mise en œuvre du projet sera organisée par des organisations sans but lucratif et les organisations privées à but lucratif ne pourront que servir d’expertise ciblée et limitée.

Ces applications s’inscrivent dans quatre domaines prioritaires :

  • La gouvernance locale : utiliser les technologies de la société de l’information(TSI) pour soutenir les activités des municipalités, des administrations et des autorités locales. Créer des réseaux d’acteurs pour faciliter l’interaction entre le citoyen et l’administration publique ou entre les petites entreprises et l’administration locale et favoriser des plates-formes pour impliquer le citoyen.
  • L’éducation et la diversité culturelle : utiliser les TSI pour améliorer la qualité de l’enseignement primaire, secondaire et universitaire et il faut que les projets soient complémentaires avec les initiatives nationales.
  • La santé publique: améliorer la gestion des systèmes et des services de santé pour tous les partenaires concernés.
  • L’inclusion sociale : réduire les écarts entre ville/campagne et les inégalités entre les pauvres et les riches, en stimulant le développement de réseaux de solidarité et implanter des systèmes pour améliorer les conditions de vie et le travail et partager les expériences.
  • Trois types de réseaux.
  • Un réseau de régulateurs.

Des ateliers et des réunions tissent un réseau entre régulateurs, opérateurs et entreprises des deux régions. De plus, un programme de formation du personnel des organismes de réglementation d’Amérique latine stimule l’échange d’expériences et familiarise les pays latino-américains au cadre réglementaire européen.

  • Un réseau de chercheurs.

Grâce à l’installation d’un réseau à haut débit qui relie les communautés de chercheurs et les centres académiques européens et latino-américains, @lis ambitionne de multiplier les études menées conjointement dans le domaine de la société d’information et de favoriser la réalisation de projets communs.

  • Un réseau pour la société civile.

@lis s’adresse également à l’ensemble de la société civile au moyen de communautés virtuelles, de séminaires et de jumelage sur internet. Ce programme diffuse les bénéfices de la société de l’information à l’ensemble des acteurs et des utilisateurs et permet l’accès du plus grand nombre aux nouveaux outils technologiques.

  1. Le budget du programme régional @lis :

85 millions/ 77,5 millions selon le site internet d’euros sur 5 ans 2001-2005 mais début réel en 2002

  • Ce qui est à retenir, c’est la part de contribution de l’UE :

– 63, 5 millions de contribution de la CE (75%)

– 21,5 millions de contribution des partenaires (25%)

ligne budgétaire B7-3110

Dans les activités listées  précédement, le programme a défini une certaine répartition des coûts :

pour les deux niveaux de dialogue, les contributions respectives  CE et partenaires sont de :

  • dialogue politique et règlementaire: 4 millions
  • dialogue sur les normes : 3 millions/ 500 000 pour les partenaires

pour les réseaux, les contributions respectives sont de :

  • le réseau de chercheurs : 10 millions / 10 millions
  • le réseau de régulateurs : 1 million
  • le réseau pour la société civile : 3 millions voir 4 millions si on inclut dans cette activité la précédente/ 1 million
  • pour les projets de démonstration en faveur de la société civile devant s’inscrire dans les quatre domaine prioritaires (gouvernance locale, santé publique, e-education, l’inclusion sociale), la CE contribue à échelle de 40 millions et les partenaires à échelle de 10 millions.

En résumé :

  • Une part conséquente pour l’incitation aux projets de démonstration, on est dans la volonté de réduire la brêche numérique et pour cela de multiplier les best practices en la matière en Europe et ALA. Une volonté de dynamiser le programme par des projets de démonstration, on provoque l’initiative des participants / 21,5 pour les partenaires
  • 63, 5 sont donc répartis (proposition de financement) :
  • Activités précitées : 61millions soit 96%
  • Suivi : 1Million soit 1,6%
  • Imprévus : 1 million soit 1,6%
  • Evaluations : 500 000 soit 0,8%

 

TROISIEME PARTIE : ILLUSTRATION DES ACTIVITES.

Concrètement, qu’est-ce qui se fait ?

  1. Procédure des réseaux ET DES NORMES et Etat d’avancement.
  • Conditionnalité

Toutes les activités de @lis doivent tenir compte de la nécessité de promouvoir un développement durable, la protection de l’environnement et le respect des peuples autochtones.

 – Pour le dialogue politique, un organisme partenaire de la commission européenne anime ce dialogue, soutient le développement de stratégies régionales et élabore et exécute les plans d’action sous-régionaux et nationaux en Amérique latine. Pour compléter, il y a des ateliers stratégiques et un forum annuel.

– Pour le dialogue sur les normes, un organisme partenaire de la commission européenne présente le système de standardisation européen via des ateliers et des réunions.

– Le réseau de régulateurs va se caractériser par des ateliers d’échange d’information, des réunions et un forum virtuel permanent pour soutenir la mise en place d’une plate–forme d’échange entre les responsables latino-américains et européens.

– Pour le réseau à haut débit qui interconnecte les centres de recherche de ces deux régions, il est mis en place et administré par un organisme partenaire de la commission européenne.

– Enfin, afin de réduire les inégalités d’accès à la société de l’information en Amérique latine, un Observatoire Virtuel sur la Société de l’Information (VISO) et  des Communautés Virtuelles Thématiques vont stimuler le dialogue au sein de la société civile. Cette initiative se concrétise par l’instauration de jumelage sur Internet entre villes, autorités locales, ONG, écoles, etc.

  • Etat d’avancement @lis.
  • Le réseau de régulateurs a été baptisé REGULATEL.

Cette organisation des autorités de régulation des télécommunications d’Amérique latine a été crée en 1998. 19 pays, dont la République dominicaine visent à renforcer les échanges d’information et d’expériences sur le management des règles en matière de télécommunication. Les activités ont pour thème : l’harmonisation, l’intégration de la région dans la société globale de l’information, le renforcement des activités du Forum Virtuel, le dialogue entre experts et la coopération avec son pendant européen, IRG (Independent Regulators Group). Aide financière octroyée à REGULATEL et pour plus d’information, vous trouverez l’adresse du site internet sur l’exposé que nous vous enverrons : http://www.regulatel.org

Pour le dialogue sur les normes, il y a l’Institut Européen des normes de la télécommunications (ETSI), basé à Sofia Antiapolis, à côté de Nice. ETSI a trois objectifs spécifiques : une coopération institutionnelle avec les personnes en charge de la standardisation, une coopération technique pour que la standardisation européenne se développe et concurrence celle américaine, une dissémination de l’information avec une production de documents, sondages, etc. Une aide financière a été apportée pour mettre en place un dialogue sur la normalisation avec l’Amérique latine et ETSI doit chercher à coopérer dans un second temps avec REGULATEL et à s’intégrer dans le IRG. Pour plus d’info, voir l’adresse de cet institut : www.etsi.org

Le réseau de chercheurs a été baptisé ALICE (América latina Interconectada con Europa, 12,5 millions), crée grâce à une aide financière, apportée à DANTE, organisme à but non lucratif qui gère GEANT (le réseau pan-européen pour la recherche) en vue de la création d’une infrastructure à large bande, de mise en réseau de la recherche sur le continent latino-américain et de son interconnexion à GEANT. Site internet ?

Pour le réseau de la société civile, @lis  ISN. Ce réseau international d’acteurs veut renforcer  l’impact du programme @lis entre les communautés d’utilisateurs, à travers la création et le maintien d’un lien étroit entre les experts, les chercheurs, les acteurs politiques et  la société civile. La mise en œuvre du projet est développé par un consortium de quatre partenaires : MENON, AHCIET, APISEL, VECAM. Les objectifs sont : prise de conscience des groupes cibles pour le programme @lis, identifier les besoins, les best practices, faciliter le dialogue, promouvoir une approche soutenable/durable, la diffusion de l’information et le retour au niveau des résultats, etc. Pour plus d’information, voir sur le site : www.alis-online.org

  1. Procédure des 19 projets de démonstration et Etat d’avancement d’une des thématiques.

Les règles de la CE pour participer au programme :

La procédure :

Un candidat  d’ALA ou de UE identifie un besoin pour un plausible projet dans la champ de la société de l’information.

Il regarde ce qui a été fait en la matière (meilleur projet/application= best practice) et essaie de faire participer l’organisation à la base de cette meilleure application dans le nouveau projet (capitaliser les expériences).

Ensemble ils identifient et invitent d’autres organisations, si nécessaire, à les rejoindre.

Les partenaires regroupés travaillent sur objectifs, les résultats à atteindre, les activités à mettre en place, le zone géographique, et préparent un projet de proposition.

 Ainsi la Commission cherche à éviter les doublons et maximiser les expériences en la matière, il faut multiplier les bonnes expériences.

Avant toute démarche, il est nécessaire de s’assurer que :

  • la proposition corresponde à une réelle motivation/intérêt de tous les partenaires
  • la proposition doit répondre à une nécessité d’expertise de l’organisation dans ce champ et correspondre à la stratégie de cette première.
  • La contribution de la CE n’est donc pas la raison suffisante pour participer. Les applications sont en général portées par des organisations à but non lucratif, publique ou privée.

Eligibilité des proposants :

– Pour participer, il faut établir un consortium d’au moins 8 acteurs avec 3 UE/1ALA (mini pour chaque). La CE ne fixe pas de nombre limitatif, toutefois les projets retenus n’excèdent pas plus de 18 acteurs.

– Le proposant, avec qui le contrat est conclu, est une entité à but non lucratif privée ou publique européenne établie dans l’Union, clairement identifiée dans la proposition.

– Les partenaires sont des entités légales privées et publiques dans l’un des Etats membres de UE ou dans l’un des 18 pays d’ALA. Les pays des Caraïbes peuvent faire parti des projets de démonstration en tant que partenaire du consortium mais ils doivent prendre en charge leur financement. Les filiales d’entités participantes établies à l’étranger ne pourront pas être prises en compte lors de l’application de la règle de l’origine qui est fixée avec les 3/1.(c’est à dire pas les caraïbes ?).

– La Commission accorde une importance à l’équilibre territorial et si les projets se valent au niveau de la qualité, la Commission privilégie celui avec le plus grand nombre de participants.

– Un protocole d’accord,outil de gestion interne (fixe les rôles, les responsabilités et les dispositions des partenaires , identification claire en cas de conflit ) devra être signé par le proposant et tous les partenaires du projet. Il réglemente les activités de coopération, les rôles et les différentes responsabilités dans le consortium et atteste du degré d’interconnexion entre les entités.

Cette pièce est essentielle pour la Commission. En effet il est un indicateur du degré de participation de chaque partenaire, de la solidité et de la maturité du consortium qui mettra en oeuvre le projet.

La mise en œuvre du projet devra être effectuée dans la plus grande partie, par des organisations à but non lucratif (ong, universités, associations, autorités locales, chambre de commerce, etc) et les sociétés privées à but lucratif, si elles sont prévues dans le dit projet pour expertise par exemple, doivent établir avec les autres entités un régime spécifique de gestion des droits de propriété intellectuelle. L’objectif est de tout encadrer pour éviter les dérives et les exploitations abusives des résultats de travaux sur le terrain après fin du projet pilote mené par celles à but non lucratif (surtout si ce sont des entreprises non européennes, la CE sera encore plus vigilante).

Les conditions nécessaires mais pas suffisantes pour participer :

Le guide du proposant détaille les cas de non éligibilité (faillite, fausse déclaration sur l’honneur, etc), nous retiendrons uniquement les conditions sine qua none pour participer au programme :

– sources stables de financement suffisant pour être présent tout au long du projet et peut-être le financer si manque de moyen

– experts

  • Les proposants sont les responsables directs du projet

Le projet :

– Les propositions doivent s’inclure uniquement dans un seul  des quatre domaines précitées (gouvernance locale, éducation et diversité culturelle, santé publique, inclusion sociale). Un proposant ou un partenaire peut participer à plusieurs propositions dans un ou plusieurs domaines.

– Le projet doit être divisé en sous projets distincts totalement identifiés de A à Z, de sa fonction spécifique à la mise en place ou non d’un projet de démonstration/application , le budget, etc (cadre logique)

  • La durée du projet ne peut dépasser 36 mois

Les projets non éligibles sont ceux qui proposent des activités de recherche, de bourse individuelle d’étude ou de formation, de parrainage de particulier pour la participation à des séminaires, etc

  • l’exécution des projets doit se faire dans un ou plusieurs pays mentionnés.

-Les projets de démonstration éligibles doivent intégrer des technologies nouvelles et aller dans le sens de l’innovation. En outre les actions menées doivent privilégier les normes internationales (ouverture « open and global standards ») .@lis ne finance en effet ni de la recherche ( nouveaux prototype de software) ni de projets d’équipements. L’objectif du programme est réellement de promouvoir les applications de  IST déjà existantes en ALA et/ou dans l’UE, de les multiplier et si possible de les améliorer .

Les coûts à inclure dans le projet :

 – La CE considère comme éligible les coûts relatifs à la main d’œuvre, les frais de voyages, les biens d’équipement (10%), les fournitures, les frais de sous-traitance, les coûts liés aux exigences du contrat, les taxes (5% de marge) et les coûts indirects de l’ordre de 7%

– Chaque projet peut recevoir une contribution de maxi 80% des coûts éligibles précités pour les organisations à but non lucratif. Le pourcentage dans tout le projet ne peut excéder 25% du montant de la subvention.  De plus, le pourcentage de subvention pour un partenaire privé à but lucratif ne peut excéder 50% de ses coûts éligibles.  (si non, rejet de la proposition)

– La contribution de la CE varie par projet  entre 1,5 million et 3 millions

  • Appel à proposition publiée en mars 2002 au niveau des projets de démonstration:

– Sept ateliers de deux jours en Amérique latine et un en UE ont eu lieu pour fournir les informations nécessaires + questions les plus fréquemment posées sont accessibles sur le site (souci d’optimaliser l’info)

– Le 31 octobre 2002, fin des réceptions de proposition

– Séance d’ouverture le 18 novembre 2002 : propositions examinées et évaluées par la Commission avec assistance d’experts internes

– Janvier 2003 le Comité d’évaluation a rendu sa sélection. 19 projets ont été  pris en  compte comme projets de démonstration @lis.

– Contrats signés entre juin et octobre 2003

-Mise en oeuvre entre octobre et novembre 2003

-durée 3 ans et entre 1,5 et 3 millions par projet

Education et diversité culturelle /E-éducation  : 6 projets (Consortium Europe Amérique latine pour l’amélioration des TIC dans l’éducation continue sur la gestion et la planification du milieu ; Nouvelle Education E/ALA ; Réseau de démonstrationdes technologies avancées ; etc ..)

Inclusion sociale : 5 projets (Intercommunication Amérique latine Europe, Alliance pour le développement des  technologies de l’information dans les aires rurales, Réseau de solidarité des personnes aveugle et en déficience visuelle, Journal International de Quartiers)

Gouvernance locale : 4 projets (Service d’Initiative locale en Amazonie Equatorienne, Innovation et accès au Gouvernement éléctronique, Metae-Gouvernance locale, Emplenet)

Santé publique : 4 projets (Télémédecine dans les zones rurales ; réseau d’Assistance Sanitaire ; amélioration de l’accès à l’assistance sanitaire et de gestion avec le e-learning, le développement continu de médecins de famille, etc)

Les projets rassemblant le plus grand nombre de partenaires sont :

le Réseau Social de Solidarité des personnes aveugles et de déficiences visuelles d’ Amérique latine

le réseau de télémédecine dans les régions rurales en ALa en usant les plateformes e-santé

le réseau pour la réduction du chômage (transfert des pratiques tels que ANPE, etc qui effectivement n’existent pas là-bas)

le LINK-ALL, insertion réseau des communautés locales d’Amérique latine dans les métiers d’artisanat, l’éco-agro tourisme et la culture  pour soutenir le développement d’activités locales.

Que peut-on dire sur les projets ?

  • On peut déjà voir que l’Espagne est très présente en tant que proposant (9/19 dont l’éducation et l’inclusion sociale) et partenaires. Viennent ensuite l’Italie et l’Allemagne pour les proposants. La France n’est présente q’une fois en tant que proposant dans le domaine de la gouvernance et trois fois en tant que partenaire.
  • Au niveau des partenaires latino-américains les plus présents sont : les brésiliens et argentins puis les chiliens, les équatoriens , les uruguayens, les colombiens.
  • On voit une réelle implication des entités à but non lucratif, à savoir les autorités locales, des universités et instituts ainsi que des ONG.

[1] La fracture numérique symbolise l’écart que l’on peut observer entre les communautés qui disposent de moyens technologiques et celles qui en sont démunies, ainsi qu’à l’inexistence de transferts d’informations. Alors que la télédensité semble s’améliorer – le nombre de lignes téléphoniques a franchi le cap de l’unité en 2001- le fossé entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui n’ont pas accès continue de se creuser.

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, Argentine, Bolivie, Brésil, Mercosur, Mexique

PETIT GUIDE D’INTÉGRATION des Français en Bolivie


Une expérience en Bolivie en tant que stagiaire m’a fait découvrir un pays extrêmement riche de par l’influence encore très présente de traditions et de coutumes ancestrales. Mon voyage a alimenté ma réflexion sur les différences culturelles entre Français et Boliviens et m’a poussée à les comprendre et à les analyser dans le but d’améliorer les échanges interculturels entre les deux peuples.

On peut distinguer plusieurs formes de comportements de la part des Français face aux différences culturelles : ceux pour qui la connaissance du pays, de ses habitants et de leurs traditions ne sont pas une priorité, et ceux au contraire pour qui la découverte de la Bolivie est synonyme d’enrichissement personnel.

I – LES DIFFÉRENTES FORMES D’INTÉGRATION DES FRANÇAIS EN BOLIVIE

A – LES FONCTIONNAIRES FRANÇAIS EXPATRIÉS : NOSTALGIE CULTURELLE OU REFUS D’INTÉGRATION ?

J’analyserai ici le comportement des fonctionnaires français expatriés en Bolivie que j’ai rencontrés au cours de mon séjour dans le pays. La plupart d’entre eux avaient choisi de vivre « entre Français » dans de somptueuses villas situées dans les beaux quartiers de la ville (le quartier de « Obrajes » qui surplombe le centre-ville animé) et fréquentaient essentiellement les Européens et les quelques Boliviens « européanisés » faisant partie du personnel des ambassades de La Paz. Ils paraissaient indifférents à la culture et aux coutumes du pays et semblaient même vouloir maintenir certaines distances vis-à-vis des « autochtones » : lorsqu’ils se référaient aux Boliviens, ils disaient « eux » et parlaient de « leurs habitudes si curieuses », pour bien accentuer cette « rupture » culturelle et sociale qu’ils mettaient en place entre eux et la population locale.

J’ai pu donc constater que ces fonctionnaires français recréaient une microsociété à l’image d’une France idéalisée et réinventée, une France paradisiaque en décalage total avec une certaine réalité du pays : en effet, les évènements préoccupants de l’actualité de la métropole (chômage, problématiques sociales, grèves, violences quotidiennes, etc.) étaient facilement oubliés. Cette coupure partielle avec la France était d’ailleurs favorisée par une communication réduite avec le pays, à laquelle s’ajoutait la sensation d’être isolé du continent européen tout entier.

Si les fonctionnaires français ne se montraient pas particulièrement concernés par les quelques désagréments que pouvaient rencontrer les Français de France, leur sentiment patriotique et leur conscience profonde d’être Français se trouvaient pourtant réaffirmés : en effet, la confrontation avec une conception de la vie si différente de la leur –et qu’ils ne savaient pas toujours appréhender- exacerbait probablement la nostalgie du pays d’origine. D’où peut-être ce désir de demeurer dans un cercle social familier et sécurisant, dans lequel tous partageaient des repères, des points de vue et des valeurs culturelles similaires.

Ces fonctionnaires expatriés se trouvaient donc isolés par rapport à la France mais également par rapport à la Bolivie. De plus, le fait pour eux de savoir dès le départ qu’ils seraient amenés à ne passer que quelques années en Bolivie, associé à cette perspective de « court terme », n’encourageaient certes pas leur effort d’intégration dans le pays.

En attendant, ils profitaient des nombreux avantages que leur offrait la Bolivie en tant que terre d’accueil : ils bénéficiaient d’un niveau de vie et d’un pouvoir d’achat élevés et leur fonction d’expatrié les hissait à un rang social privilégié qui leur valait une considération particulière de la part du reste de la population. En outre, ils s’étaient approprié le système de domesticité locale des « empleadas », ces femmes indiennes d’origine paysanne venues chercher en ville un moyen de subsistance en tant qu’employées de maison ; si l’utilisation des « empleadas » dans la gestion domestique quotidienne fait en soi partie des mœurs boliviennes –toutes les familles boliviennes aisées ont des empleadas qui travaillent pour elles-, pour les Français, le recours à ce système relève de pratiques de nos jours révolues au sein de la société française.

En effet, aujourd’hui la « femme de ménage » en France est considérée comme une employée au statut similaire à celui d’une salariée dans une entreprise, alors qu’en Bolivie ce statut est déprécié et rappelle finalement assez celui des « vassaux » du Moyen Age : on ne peut s’empêcher de penser que la pratique féodale du pongueaje –travail forcé accompagné de services personnels gratuits-, à laquelle les grands propriétaires terriens boliviens ont eu recours, n’a été interdite dans les faits qu’en 1952, à l’époque de la Révolution et de la Réforme Agraire. Certains comportements (soumission et servilité) peuvent donc peut-être s’expliquer par l’influence d’un état de vassalité encore récent. Sans aucune forme de comparaison, la pratique consciente de cet usage de la domesticité par les expatriés français en Bolivie pouvait cependant s’apparenter dans ce contexte à une forme de colonialisme.

La plupart de ces fonctionnaires français ne semblaient donc pas chercher à s’intégrer en Bolivie, et ce pour des raisons qui leur étaient propres. Ils savaient néanmoins tirer parti de cet « exil volontaire », et menaient une vie plutôt agréable et paisible –à l’image de riches colons-, ce qui pouvait même parfois leur faire perdre le sens de certaines réalités. Pour un bon nombre d’entre eux par contre, l’expérience a pu s’avérer assez stérile sur le plan des échanges interculturels.

B – COMPRENDRE LES AUTRES POUR SE COMPRENDRE SOI-MÊME

En marge de cette population française confinée dans un espace communautaire autarcique et confortable, d’autres Français choisissaient au contraire de fuir cette microsociété reconstituée et cherchaient à partager la vie des locaux. C’était le cas par exemple de certains enseignants, étudiants ou jeunes volontaires internationaux qui travaillaient généralement en Bolivie sous contrat local ou dans le cadre de missions/stages. Dans ce cas, les raisons qui motivaient leur séjour en Bolivie étaient liées à une recherche personnelle et à un désir de découvrir l’autre : la notion d’altérité prenait donc ici une nouvelle dimension. Il s’agissait pour eux de « profiter » de ces différences culturelles, de s’en nourrir, de se les approprier dans un souci d’échange et de partage mutuel.

Nous entrons ici directement dans le domaine de l’échange interculturel, dont l’ouverture d’esprit et l’empathie sont les moteurs. D’après Edward T. HALL dans son livre Le langage silencieux, « la raison fondamentale qui pousse un homme à se pencher sur une culture étrangère, c’est d’acquérir une meilleure connaissance de sa propre culture. La meilleure raison de se soumettre à des coutumes étrangères, c’est qu’elles engendrent un sens aigu de la vitalité et de l’attention consciente, un attachement à la vie qui ne peut se manifester qu’au contact de la différence et du contraste ». Telles sont les motivations de celui qui cherche à se comprendre lui-même et à analyser sa propre culture à travers celle des autres.

Bien sûr, il est difficile d’effacer d’un coup ses habitudes et ses repères européens, de modifier ses rapports aux rythmes de vie et au temps, d’adopter des réflexes et des automatismes étrangers aux siens, en bref, d’inverser un processus de conditionnement familial et culturel ancré en soi depuis l’enfance. Il convient donc de s’adapter sans pour autant renier son héritage personnel et culturel.

On se rend compte que par le biais de notre culture, nous transmettons des messages que nous n’avons jamais pensé transmettre clairement, et qu’il existe des principes cachés qui règlent notre comportement ; on doit donc concevoir que nos comportements et attitudes naturels puissent être « interprétés » (en bien ou en mal).

Néanmoins, en général, le statut « d’étranger » confère au Français le droit d’être « pardonné d’avance » pour ses maladresses.

Il est évident que le fait d’être perçu en tant « qu’étranger » modifie et pervertit les relations dès leur origine. Une parfaite maîtrise de la langue et de ses expressions idiomatiques locales ne suffit donc pas cacher des origines « non andines », sans compter que la différence physique immédiate est flagrante –même en tenant compte qu’une partie de la population bolivienne allochtone est d’origine ibérique et blanche ; à partir de ce constat, les relations avec les Boliviens sont faussées et établir une relation d’égalité avec eux devient utopique.

C – L’IMPACT DU SOUVENIR DE LA COLONISATION

Les relations que les différentes classes sociales et groupes ethniques boliviens entretiennent entre eux vont avoir une incidence sur leur perception des Français. Pour comprendre les relations interculturelles entre Français et Boliviens, on doit donc évoquer le fait qu’il règne encore de nos jours en Bolivie une certaine pensée raciste, relent d’un darwinisme social illustré par le roman Pueblo enfermo d’Alcides Arguedas : « la race indienne constitue un obstacle au progrès » et « l’indien et le métis ne servent strictement à rien dans l’évolution des sociétés modernes vers le progrès. Dans leur lutte pour l’existence, ils devront tôt ou tard disparaître sous la domination des Blancs de race pure ou purifiée ».

Demeure en effet une sorte de situation « d’apartheid rampant », une frontière intérieure qui ne s’efface que très lentement et se dévoile en certaines occasions (ainsi n’est-il pas exceptionnel que les femmes en pollera se voient interdire l’entrée des hôtels-restaurants des centres urbains), ou fait tellement partie de la vie quotidienne qu’elle passe inaperçue, telle la quasi-absence d’autochtones d’origine indienne parmi les étudiants et parmi les autorités dirigeantes du pays. Comportement raciste que les autochtones indiens savent aussi rendre à « ceux qui se croient les propriétaires du pays » ou aux blancs étrangers, assimilés dans l’imaginaire collectif des indiens aux blancs de la conquête espagnole. En effet, révélateurs de la dislocation sociale commencée avec la colonisation et poursuivie depuis, ces comportements tendent à se perpétuer et à s’approfondir encore grâce à la vulgate de la modernité néolibérale, qui donne à croire que l’existence de vainqueurs et de vaincus relève de l’ordre naturel des choses. Une telle situation devient dangereusement explosive quand « les clivages sociaux et ethniques, qui renvoient à l‘histoire des rapports de domination (les envahis et les envahisseurs, les esclaves et les maîtres…), restent des déterminants structurels de la répartition de la pauvreté ».

Il semble difficile de se détacher de l’empreinte du « blanc dominateur » dont la supériorité historique s’est imposée sans discontinuité depuis la colonisation, générant encore aujourd’hui chez les Boliviens indigènes crainte, méfiance et mépris. Les relations entre les Français et la population indienne Aymara issue du mouvement des migrations rurales vers la ville de La Paz sont donc distantes et complexes. Les Français, tout comme les Nord-américains, sont désignés par le qualificatif de « Gringo » ou de « Q’ara » (appellation dépréciative donnée par les Aymara aux blancs non-Aymara). Ce qui montre bien le peu d’estime des indiens pour ces blancs trop différents et trop arrogants pour être en mesure de comprendre et de partager leur culture. Les seules relations qui peuvent s’établir facilement sont celles que permet la négociation commerciale avec les commerçants aymara de la rue. Elles peuvent parfois être cordiales, à condition que le Français achète. Malgré leur apparente réserve et leur timidité affichée, les Aymara se révèlent être d’excellents vendeurs. Sur le marché de l’artisanat de la calle Sagárnaga, ils tenteront même d’arnaquer ce Gringo forcément de passage, qui de toute façon est « plein aux as » et incapable d’apprécier la véritable valeur des traditions boliviennes –d’ailleurs il achète n’importe quoi.

On remarque pourtant que ce sont davantage les Boliviens « blancs » non-indigènes que les blancs Français ou étrangers qui déconsidèrent les Boliviens indigènes (« nativos ») dans les relations quotidiennes ; les relations de mépris que certains Boliviens blancs issus de la classe sociale aisée de La Paz entretiennent vis-à-vis des Boliviens indigènes sont devenues tellement naturelles et ancrées dans les mœurs, que lorsque ces Boliviens blancs voyagent en France, ils reproduisent inconsciemment ces comportements vis-à-vis par exemple des garçons de café ou des serveurs de restaurant –lesquels en Bolivie sont forcément des indigènes ; ils se permettent des remarques désobligeantes sur les prix ou la qualité du service, font preuve d’une insolente autorité et tentent d’exprimer ouvertement leur supériorité.

En France, ces réactions peuvent paraître soit choquantes, soit ridicules parce qu’en décalage total avec le rapport égalitaire de courtoisie mutuelle que les Français instaurent habituellement avec le personnel hôtelier.

Pour un Français, être accepté dans toutes les sphères de la société bolivienne s’avère difficile, malgré les efforts d’adaptation dont il peut faire preuve. Il est cependant plus aisé de se rapprocher de « l’élite » bolivienne, parce que certains de ses membres ont voyagé et ont une vision différente de leur pays et des étrangers y résidant. Ceux-là peuvent être plus enclins à « comprendre » et à accepter les particularités du comportement français, même si le vieux continent n’est pas (n’est plus) pour eux une référence et si ses valeurs ont été délaissées au profit des valeurs nord-américaines.

L’intégration d’un Français en Bolivie est-elle alors réellement possible ? On peut répondre que oui, dans une certaine mesure et uniquement au sein d’une sphère sociétaire ou la différence est atténuée par une connaissance mutuelle de la culture de l’autre. Les différences culturelles peuvent donc être perçues comme un enrichissement mutuel et non comme un obstacle à la communication à partir du moment où l’on est en mesure de les analyser, de les comprendre et enfin de les accepter.

II – COMPRENDRE LES GRANDES DIFFÉRENCES CULTURELLES

A – LA RELATION AU TEMPS : CONTRÔLE OU ADAPTATION ?

La relation au temps est un élément essentiel de clivage culturel entre Boliviens et Français. Les Français ont perdu la conscience du vrai rapport au temps et ne savent plus l’apprécier parce qu’ils sont plongés dans des pensées récurrentes qui occupent leur esprit en permanence. Ils ont toujours ce besoin d’être physiquement ou mentalement actifs. Les Boliviens, eux, « composent avec le temps » et prennent le temps de vivre ; ils peuvent rester assis et ne rien faire pendant des heures, sans parler ni solliciter leur intellect. Cette conception d’occupation du temps peut exaspérer les Français ; au moment de prendre le bus par exemple, certains Français peuvent perdre patience : les bus boliviens n’ont pas d’horaires et ne partent qu’une fois leur quota en nombre de passagers atteint…

Le rythme de vie peut donc paraître très lent à un Français : le temps ne passe pas ou passe très lentement, comme si en Bolivie le temps ne correspondait pas au temps des Français. En revanche, lorsque l’on quitte la Bolivie pour la France après un long séjour dans le pays, notre rapport au temps a changé et à l’inverse, on perçoit alors les Français comme un peuple particulièrement pressé et agité !

Pour les Français, le temps est considéré comme une réalité tangible. On le dit gagné, passé, gaspillé, perdu, inventé, long, ou encore on le tue ou il passe . Les structures temporelles sont arbitraires ou imposées ; elles sont très profondément intégrées et ancrées dans la culture française et semblent ainsi représenter le seul moyen naturel et logique d’organiser toute activité. Les Boliviens et les Français ne mesurent pas le temps de la même façon : les Français essaient de distribuer le temps régulièrement et si, pour quelque raison, ils pensent être bousculés à la fin du programme, ils accélèrent le rythme et font le maximum pour pouvoir quand même terminer tout ce qu’ils ont prévu de faire.

Les Boliviens, au contraire, même quand ils savent que quelque chose doit être terminé à la fin de la journée, ne font aucun effort supplémentaire. La notion française selon laquelle il faut respecter les obligations dans le temps pour éviter toute tension à autrui n’a aucun sens pour eux.

Le temps pour les Français n’est pas seulement structuré fonctionnellement et utilisé pour contrôler l’accomplissement du travail, des activités et des relations avec les autres ; il est aussi traité de manière profondément symbolique. Le temps n’est pas uniquement de l’argent, mais aussi une marque de statut et de responsabilité : la marge de liberté dont dispose un Français à l’égard des horaires indique à tout le monde sa situation dans une organisation ou dans son entreprise. Pour les Boliviens, le temps n’est symbolique que dans l’absolu, de par son rôle d’interconnexion avec la nature, le rythme des saisons et les croyances religieuses aymara : c’est le cas de la nouvelle année aymara, qui marque le début de l’hiver en Bolivie, et qui donne lieu à une célébration particulière (la « Fête du soleil ») le jour du solstice de juin sur le site de Tiahuanaco, ancienne capitale sacrée et centre religieux pré-inca, érigé à 74 km à l’ouest de La Paz.

B – LE CLIVAGE ENTRE SYSTÈMES MONOCHRONE (FRANÇAIS) ET POLYCHRONE (BOLIVIEN)

Les Français en Bolivie sont plongés dans un environnement polychrone (système qui consiste à faire plusieurs choses à la fois), où tout semble continuellement fluctuer : rien n’est solide ou ferme, en particulier les projets que l’on établit pour le futur ; même des projets importants peuvent être modifiés jusqu’à la minute de leur exécution. Dans le système polychrone bolivien, l’accent est porté sur l’engagement des individus et l’accomplissement du contrat plutôt que sur l’adhésion à un horaire préétabli. Les rendez-vous ne sont donc pas pris au sérieux, et par conséquent, souvent négligés ou annulés. Alors que la culture monochrone du Français tend à attribuer un caractère sacré à l’organisation. En fait, la vie professionnelle et sociale des Français est dominée par un horaire ou un programme. En programmant, ils compartimentent, ce qui leur permet de se concentrer sur une chose à la fois, mais se traduit également par un appauvrissement du contexte de la communication interindividuelle.

Les Français monochrones attachent de l’importance au travail, à l’organisation et au respect des procédures, notamment dans le domaine de l’administration publique, laquelle fonctionne plutôt bien en France, en comparaison des autres pays européens et latino-américains.

Pour ce qui est des systèmes administratif et bureaucratique polychrones boliviens, ils peuvent être considérés comme anormalement lourds et lents par les Français : en Bolivie il faut avoir un ami autochtone qui peut activer le déroulement des procédures. Il s’agit également pour les Boliviens d’entretenir de bonnes relations avec les personnes de pouvoir, éventuellement avec des hommes politiques, susceptibles de les aider dans les situations délicates. En effet, dans une société ou la corruption fait partie du système, les circuits traditionnellement utilisés en France (le système juridique dans le cadre du règlement des conflits par exemple) n’ont pas le même impact en Bolivie : il est beaucoup plus simple et plus efficace de verser certaines sommes d’argent aux intéressés pour obtenir ce que l’on souhaite ou de se soumettre au chantage pour être tranquille (la police par exemple exige de l’argent en échange de l’annulation de fausses amendes distribuées arbitrairement aux automobilistes). En Bolivie, on évolue donc dans un système où la loi du plus riche et du plus corrompu l’emporte. Un Français en Bolivie mettra un certain temps pour intégrer ces différences et savoir comment à son tour utiliser ce système à son avantage, sans pour autant modifier son rapport personnel à la morale.

En ce qui concerne le travail, ce n’est pas la priorité de la majorité des Boliviens et des Boliviens indigènes en particulier –puisqu’il convient de considérer différemment les Boliviens ayant déjà voyagé et ayant déjà subi l’influence des pays où ils ont vécu. La majorité des Boliviens indigènes travaillent parce qu’ils y sont obligés, mais leur famille et leur bien-être personnel sont prioritaires sur leur vie professionnelle, même s’ils ont besoin d’argent pour vivre. On peut alors remettre en question l’importance que notre société française accorde au travail et nous interroger sur la cohérence de notre adhésion tacite à un système qui conditionne notre vie, principalement basée sur des problématiques professionnelles.

C – L’INFLUENCE DE L’ENVIRONNEMENT POLITICO-SOCIAL ET LES PERSPECTIVES D’AVENIR

Pour comprendre les Boliviens, il faut cerner leur mode de fonctionnement : les Boliviens n’ont pas pour habitude d’exprimer franchement un avis. Ils acceptent de prendre un engagement tout en sachant qu’ils ne pourront pas le tenir, mais ils n’oseront refuser de peur de froisser leur interlocuteur. Ils ne savent pas dire non. En revanche, un « oui » ou un silence peut signifier un « non ». La communication ne passe donc pas forcément par le langage parlé. Il faut savoir « décoder » les attitudes et les gestes, interpréter les silences et les non-dits. Les Boliviens se montrent d’ailleurs souvent choqués ou décontenancés par des réponses franches et directes.

Si les Français s’expriment sans détour et trouvent plus simple de transmettre le fond sincère de leurs opinions et de leurs pensées, pour les Boliviens le cheminement est plus complexe : ils choisissent en effet des moyens détournés pour parvenir à un résultat et ne vont jamais droit au but lorsqu’ils doivent avouer quelque chose qui leur tient à cœur. Ils peuvent très souvent mentir par omission, laisser croire ce qui les arrange sans démentir ni approuver. En bref, ils ne prennent pas position, ce qui leur permet de laisser la situation évoluer pour pouvoir en saisir les opportunités le moment venu.

Contrairement au Français qui se ferme des portes par une attitude rigide et tranchée, le Bolivien pourra toujours s’en sortir en cas de revirement de situation : il s’adaptera sans effort aux nouvelles règles du jeu et modifiera naturellement son discours en conséquence. Ce comportement est certainement en partie le fruit d’un contexte socio-économique extrêmement instable et chaotique qui suppose une perpétuelle remise en cause de ses propres perspectives de vie. Dans cet environnement volatile, le Français devra donc essayer d’oublier son habitude de tout « programmer » et de tout « prévoir » pour développer ses capacités de réactivité et d’adaptation aux contraintes d’instabilité quotidiennes.

Lorsqu’on souhaite acheter un paquet de cigarettes à une cholita dans la rue, il peut arriver que celle-ci refuse de vendre, pour plusieurs raisons : soit elle n’a pas envie de faire l’effort d’aller chercher le paquet tout en haut d’une pile d’articles, soit elle avoue que c’est le dernier paquet qui lui reste à vendre et qu’elle préfère le garder pour pouvoir continuer de proposer des cigarettes à la vente. Evidemment, c’est un comportement qui relève d’une incohérence totale pour nous, puisque dans le premier cas, la vendeuse refuse un profit facile par simple paresse et dans le second, elle privilégie un profit à venir limité et incertain, à un gain immédiat, plus important et sûr. On en déduit que la seconde vendeuse choisira probablement de vendre ses cigarettes à l’unité en attendant d’être réapprovisionnée le mois suivant. Cette réaction est similaire à celle du propriétaire d’une petite épicerie dans la région du Sud Lípez (en plein milieu du Salar de Uyuni, proche de la frontière chilienne) à qui l’on proposait d’acheter la totalité des articles exposés dans son magasin. L’épicier a refusé la proposition avec effroi en argumentant qu’il ne lui resterait alors plus rien à vendre. Ces comportements reflètent très certainement la nécessité de s’assurer des moyens de subsistance dans la perspective d’un avenir peu sécurisant. Les Français ont la chance de bénéficier de structures sociales satisfaisantes (sécurité sociale, aides financières, plans de retraite…) et d’un environnement politique et économique stable. Leurs priorités ne sont généralement pas de pallier la précarité de leur existence, mais de planifier de prochaines vacances ou de préparer de futurs projets de retraite. En France, nous sommes tous soumis aux mêmes comportements de masse qui nous poussent à consommer toujours davantage sans être jamais satisfaits.

Les exigences matérielles des Boliviens sont bien moindres -ils n’ont d’ailleurs pas le choix. Ceux qui ont peu, mais suffisamment pour vivre sont très heureux. Les paysans des Andes exilés dans les villes regrettent d’ailleurs l’époque où ils vivaient organisés en communautés (les « ayllu ») et où les habitants des villages pratiquaient la réciprocité et l’échange (formes d’entraide appelées « ayni », « mincka » ou « manq’ayaña » en fonction du type de service rendu). On pourrait penser que nous avons tout à apprendre de ces communautés andines, de l’étonnante démocratie qui y règne, de leur système d’organisation basé sur la responsabilité de tous, de leurs liens étroits avec la nature et les divinités… Françoise Estival qui a recueilli le témoignage d’un paysan quechua de la région de Potosí écrit : « J’ai souvent fait le rêve qu’un jour ces peuples andins nous apprendront à vivre, que nous ouvrirons les yeux sur leur culture et leurs croyances. Mais nous sommes bien trop orgueilleux pour penser ne pas tout savoir, pour nous ouvrir à la différence… »

CONCLUSION – QUELQUES CONSEILS POUR UNE BONNE INTÉGRATION DES FRANÇAIS EN BOLIVIE :

– Apprendre les danses traditionnelles du pays et partir danser dans les fêtes populaires des villages et dans les carnavals (en particulier celui d’Oruro),

– Ne jamais refuser de boire la Chicha offerte en guise de bienvenue dans les villages indigènes, même si elle nous rend malade…

– Apprendre l’Aymara et le Quechua,

– Eviter de porter les vêtements (en laine de lama et d’alpaga par exemple) provenant de l’artisanat local, et destinés uniquement à une clientèle « Gringa » au goût vestimentaire plus que douteux (résultat de l’exploitation commerciale du « culte » que les Gringos vouent à tout ce qu’ils considèrent comme « traditionnel »),

– Eviter de parler avec l’accent espagnol et ne pas utiliser les expressions idiomatiques castillanes, perçues comme très vulgaires et pouvant être la cause de graves malentendus,

– Apprendre à mastiquer la coca : rien de plus difficile…

– Dire beaucoup de mal des Chiliens et des Péruviens,

– Manger du « chuño » et de la « tunta » et dire que l’on aime beaucoup ça,

– Etre en mesure de commenter en détail la guerre du Chaco (1932-1935) : un souvenir poignant dans l’esprit des Boliviens.

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, Bolivie, France

LE MOUVEMENT DES COCALEROS en Bolivie II


INTRODUCTION

A la fin de l’année 2003, la Bolivie a vécu des événements dramatiques. Plusieurs semaines de mobilisation ont coûté la vie à 77 personnes et 200 000 ont envahi les rues de La Paz, provoquant le départ du président bolivien Gonzalo Sánchez de Lozada, l’arrêt des exportations du gaz naturel et un questionnement sur les bases des politiques actuelles.L’exaspération et ce climat de méfiance ont mené non seulement à la démission et à la fuite du président, mais aussi à un processus où la population réclame le droit de parole dans les décisions stratégiques qui concernent le pays.

Pays pauvre et sous l’ingérence des Etats-Unis, le gouvernement bolivien organise, depuis les années 1980, des campagnes d’éradication de grande ampleur des plantations de coca, et qui soulèvent l’indignation des paysans habitués à cultiver, à consommer et à vendre depuis des siècles la feuille de coca. Ces cocaleros sont essentiellement des paysans appauvris des terres d’altitude, des chômeurs des centres urbains, d’anciens mineurs licenciés partis trouver une chance de survie dans les terres du Chapare. Ils appartiennent ainsi à deux principaux types de milieux sociaux :

  • Le prolétariat minier : A la Corporation minière de Bolivie (Comibol), 23 000 mineurs ont été licenciés à partir de 1985 par la crise de l’étain. Une majorité d’anciens mineurs ont migré vers le Chapare et n’ont eu d’autres choix que d’opter pour la culture de la feuille de coca.
  • Les paysans sans terres

 Ce pays présente aussi la particularité de s’organiser par l’intermédiaire de puissants syndicats, aux fortes traditions de lutte contre l’Etat et capables de s’opposer aux mesures gouvernementales concernant la limitation des surfaces cultivées des feuilles de coca (ex : FEC – Fédération spéciale du Chapare, la Confédération syndicale unique des paysans boliviens – CSUTCB, ainsi que la Centrale ouvrière bolivienne – la COB).

D’après Alain Touraine[1], « les mouvements sociaux sont, par définition, une composante singulière et importante de la participation politique ; et les luttes sociales en Bolivie ne retrouvent une véritable autonomie que lorsqu’elles entrent en conflit ouvert avec le gouvernement ». Or, les cocaleros boliviens cherchent la légalité, dans le sens où ils forment des partis politiques conformes à la loi électorale, la loi sur les partis, ils enregistrent tous les militants, font des listes.

De plus, ils ont déjà participé à des élections municipales et générales (par exemple : la participation d’Evo Morales aux dernières élections présidentielles). Leur activité est légale et entre dans le système politique. Ainsi, le mouvement cocalero cherche à transformer la société par le pouvoir politique, par l’intermédiaire de leur propre instrument, le MAS. De cette manière, ils ont pu confier leurs espoirs à des candidats sur la scène électorale, tel qu’Evo Morales, un leader aymara.

Cette étude du mouvement des cocaleros boliviens nous permet d’identifier un nouveau phénomène sociopolitique dégagé actuellement en Amérique latine. En effet, il s’agit de l’apparition d’une gauche « paysanne »qui souhaite s’opposer ou coopérer avec les forces politiques traditionnelles marquées par le néo-libéralisme et les injections des Etats-Unis. Ces mouvements sociaux mettent en avant la nécessité de rénover le débat public concernant notamment la gestion des ressources naturelles. Les acteurs politiques « traditionnels »se sont révélés incapables d’adapter leurs décisions aux demandes culturelles liées à la survie d’une majorité de la population. Dans le cas de la Bolivie, les cocaleros deviennent alors un « modèle »pour de nombreux mouvements sociaux. Ils sont depuis plus de vingt ans au cœur des enjeux, des négociations et des stratégies de lutte contre le trafic de la coca, mais ils sont parvenus démocratiquement et de manière autonome à organiser leur ascension dans l’espace publique (même avec des préoccupations « privées », jugées illégales). Il est donc utile de présenter les vraies raisons de ce succès et leur impact sur la scène publique bolivienne. Est-ce parce qu’ils ont une stratégie de pression sur les pouvoirs publics ou d’accession au pouvoir qu’ils pèsent sur la recomposition du paysage politique? Comment les cocaleros ont-ils organisé, à partir de revendications culturelles, leur entrée dans des négociations horizontales avec les pouvoirs publics ?

Aussi, pour mesurer la capacité de ce mouvement à s’immiscer dans le dialogue politique, nous ferons d’abord valoir la manière dont s’est construit ce mouvement avant son absorption par le politique (l’ascension d’un mouvement « marginal »désormais en mesure de peser sur le gouvernement).Puis, nous tenterons de voir quels sont les enjeux et les rapports entre le gouvernement bolivien et les Etats-Unis face aux revendications des mouvements des cocaleros. Enfin, nous nous interrogerons sur l’existence d’espaces de négociation et de concertation entre les cocaleros et le gouvernement bolivien.

PARTIE I
CONSTRUCTION DU MOUVEMENT SOCIAL DES COCALEROS : DES REVENDICATIONS A L’ABSORPTION PAR LE POLITIQUE

L ‘émergence de la classe paysanne comme sujet politique en Bolivie, des producteurs de feuilles de coca en particulier, se fait réellement dans les années 1980. Quel rôle ont joué le syndicalisme et le lancement de la révolution nationale en 1952 ? Comment les cocaleros, initialement dans la marginalité pour une large part, se sont-ils organisés pour aboutir à un mouvement qui a des incidences sur la politique nationale et qui revendique une alternative à l’ordre néo-libéral qui prévaut actuellement en Bolivie ? Il existe une crise de la représentation évidente, de la part des partis traditionnels notamment, comment ont réagi les cocaleros face à ce vide politique ?

A – L’ESPACE POLITIQUE OCTROYE AUX REVENDICATIONS SOCIALES : LE SYNDICALISME PAYSAN

Dans quelle mesure, les origines, les circonstances de la formation du mouvement éclaire-t-il sa nature actuelle ? Comment le mouvement des cocaleros s’est-il immiscé dans la vie politique bolivienne ?

 1 – La défense de leurs intérêts particuliers jusqu’en 1980

Il faut tout d’abord préciser, que, concernant la Bolivie, on ne peut pas à proprement parler qualifier ce pays d’Etat-nation.[2] Après l’indépendance, les groupes dominants n’ont pas été en mesure d’intégrer le corps social. La plus grande partie de la population a été exclue de la citoyenneté, et notamment les populations indigènes. C’est ainsi que l’identification des indigènes avec les paysans a non seulement été instrumentalisée, mais elle a aussi occulté une réalité identitaire qui a peu à peu émergé. De 1952 à 1956, en effet, le combat des autochtones s’est exprimé en terme de luttes des classes. Lors de la révolution nationale de 1952, le MNR (Movimiento Nacional Revolucionário) présentait un programme de rassemblement populaire, plus nationaliste et anti-impérialiste que marxiste, contre l’oligarchie minière et foncière. Il avait pour but la création d’une nation culturellement homogène. Les revendications identitaires des cocaleros, paysans indiens pour la plupart, ne correspondaient pas à ce processus.

C’est avec cet événement que débute la pratique d’une culture politique, véritablement ou en pratique, nationaliste et révolutionnaire. Selon Fabiola Escárzaga[3], pour parvenir à ses fins, et à celles de la COB, principal syndicat ouvrier, qui veut transformer la révolution de 1952 en un modèle socialiste, après avoir établi une alliance entre les ouvriers et les paysans, le MNR s’est lancé dans la « campesinización  » du mouvement indien. Il s’agissait de convertir les indiens en paysans, en les insérant dans des structures de cooptation et par le contrôle syndical. Cela fut fait dans la logique du gouvernement de David Toro qui avait fait passer un décret de syndicalisation obligatoire en 1936. Il faut préciser que le syndicat en Bolivie ne peut pas être pensé à l’occidental. C’est-à-dire qu’il ne concerne pas fondamentalement des travailleurs salariés et la représentation de leurs droits. D’ailleurs, les cocaleros ne font pas partie des salariés à proprement parler, ce sont des producteurs, de petits propriétaires, certes, mais ils ne dépendent pas à première vue d’un patron. Les syndicats boliviens sont plutôt des associations de personnes défavorisées, réellement ou pas, privées de leurs droits fondamentaux. De là, l’expansion du syndicalisme s’est faite selon une double logique. Elle correspondait à la volonté du pouvoir d’éliminer les communautés indiennes qui, selon le gouvernement et les classes dominantes, constituaient, un obstacle au développement. Elle se présente aussi comme une nécessité pour les populations indiennes de s’incorporer au processus de transformation sous une forme qui assure une continuité relative aux organisations traditionnelles. Les syndicats se sont en fait développés en fusionnant, en quelque sorte, avec les formes d’organisation préexistantes.

Ainsi dans cette première phase, les cocaleros définis comme population indigène pour la plupart ont su redéfinir leur rôle dans une société fermée pour eux. Pendant un temps, par l’activité syndicale et les nouveaux droits acquis, leur incorporation au sein de la démocratie formelle par le vote universel en particulier, les producteurs de coca délaissent les problèmes ethniques. Seul le premier jalon de la force revendicative des cocaleros est posé, il s’agit de l’établissement de relations verticales avec les classes dominantes et le gouvernement. Cependant, on s’aperçoit vite que si le syndicalisme a perduré, il est resté atomisé, les cocaleros perdent leur capacité à faire entendre leurs demandes à l’Etat. En fait, par le vote universel, ainsi que par l’action des milices, le mouvement paysan s’est subordonné passivement à l’Etat. Le MNR n’a pas défini l’indigène par son identité, mais bien par des mesures politiques concrètes comme la réforme agraire de 1953. La distribution de terres a renforcé l’alliance entre le gouvernement et les paysans isolant ainsi la COB. En effet, cette relation stratégique est préservée par le Général Barrientos, qui écarte le MNR après le coup d’Etat de 1964. C’est ainsi qu’est scellé le Pacte militaro-paysan, allant à l’encontre de l’articulation plus traditionnelle et cependant contestable entre  syndicat et parti politique.

Cette alliance résiste durant les gouvernements militaires de gauche et les premières années du gouvernement de droite d’Hugo Banzer qui a, ensuite, privilégié les secteurs liés aux intérêts miniers et à l’exploitation du gaz. Ce revirement a déclenché la mobilisation paysanne et a provoqué le divorce entre, d’une part, les peuples indigènes et, de l’autre, l’Etat et les groupes radicaux de gauche créole et métis. L’échec du Pacte militaro paysan et la répression contre les paysans indiens ont amené les populations indiennes à s’intéresser à leur propre histoire. Face à ces pratiques autoritaires et dans la continuité des pratiques coloniales, les revendications identitaires ressurgissent. La manipulation syndicale a en fait prolongé les formes d’exclusion et antidémocratiques de la politique. Il a aussi  fait persister les formes communautaires, déviant totalement avec l’objectif initial. Le mouvement syndical avant 1982 s’inscrit dans une culture politique qui est une symbiose entre la tradition autoritaire et un marxisme radicalisé. Prenant conscience de l’absence d’espaces symboliques et de scènes sociales indigènes, le mouvement Tupac Amari naît à la fin des années soixante. Abandonnés par l’Etat et par les groupes radicaux de gauche, il a reçu l’appui de l’Eglise catholique et d’organisations non gouvernementales. L’introduction du facteur identitaire, ethnique et culturel, caractérise la nouvelle direction du mouvement indigène. En 1979, la création de la Centrale syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) entérine ce glissement d’une interprétation de classe à une approche identitaire. Sa thèse politique en 1983 parle pour la première fois d’un Etat plurinational et d’éducation interculturelle bilingue.

2 – Emergence du mouvement cocalero en tant que tel, à partir des années 1980

Ainsi dans un contexte de crise socio-économique, face à la désarticulation des classes ouvrière et moyenne et donc du syndicat représentant les mineurs, la COB (Central Obrera Boliviana), l’émergence réelle des cocaleros en tant que mouvement social se fait dans les années 1980. Le retour des civils au pouvoir, après deux décennies de dictatures militaires violentes, s’est effectué dans une grande confusion, marquée par le conflit entre le gouvernement et la confédération syndicale. En effet, quand Victor Paz Estenssoro revient au pouvoir, il dresse le constat de la faillite du système dans lequel avait vécu la Bolivie depuis des décennies : la chute des cours de l’étain, l’inadaptation des équipements entraînaient l’effondrement de l’économie minière, et, partant, la fin du pouvoir syndical tel qu’il avait fonctionné jusqu’alors. L’extension de la culture de coca a joué également un rôle dans la destruction des structures traditionnelles. Paradoxalement, c’est dans ce contexte d’application de politiques néo-libérales et de contamination des pratiques d’économie de marché au sein des communautés que les revendications identitaires, comme la reconnaissance des langues indiennes ou le droit de cultiver la coca comme culture traditionnelle ancestrale, sont les plus fortes.

Ainsi le mouvement social combine désormais des revendications ethniques en s’inscrivant dans une lutte des classes en front avec le gouvernement et les classes dirigeantes. En effet, lors de cette crise, le chômage des mineurs augmente considérablement ; nombreux sont ceux qui se reconvertissent comme producteurs de feuilles de coca, comme cocaleros. La COB perd ainsi son influence et son principal soutien au profit des syndicats cocaleros.

Pour Fabiola Escarzaga, la production de la feuille de coca en vue de sa transformation en cocaïne a contribué à la récupération des économies après la chute du cours des produits miniers et agricoles. Ainsi le boom cocalero dans les années 1980 consacre un déplacement des populations productrices vers l’Amazonie pour une production de plus grande ampleur. De même, sont repoussées les frontières agricoles pour l’établissement de cultures tropicales et l’exploitation de bois en vue de l’exportation. Cette tendance a justifié des investissements importants pour la construction de chemins qui ont favorisé l’amplification de la culture de coca pour le narcotrafic. L’entrée dans le néolibéralisme, à partir de 1985, et la privatisation des mines notamment  entraîne  la mise au chômage de vingt-trois mille mineurs. Le gouvernement appuie d’autant les mouvements de migration vers le Chapare. Les mouvements de migrations spontanées, légalisés ensuite constituent pourtant la majorité des déplacements. Pour les cocaleros, comme producteurs traditionnels, la migration constitue une façon de s’adapter aux changements et de préserver leur identité qui constitue un élément d’affirmation, une sécurité pour faire front au changement.

En outre, l’arrivée à des terres que l’Etat et les groupes dominants ne contrôlent pas leur donne la liberté de développer leurs propres stratégies de survivance, de s’organiser. Cette région constitue un espace ouvert où des groupes politiques peuvent proposer des alternatives pour la création d’un ordre social juste. Ainsi, même si ces stratégies de migrations échappent au gouvernement, elles constituent des processus alternatifs de nationalisation de groupes avant marginaux. En effet, ces processus de colonisation d’espace, pour repousser les frontières agricoles, constituent pour Escarzaga, un moyen de s’intégrer à la nation. Plus loin du centre, ils sont paradoxalement plus proches de la nation. Ils sont néanmoins confrontés à l’impérialisme : le narcotrafic et sa répression par le gouvernement et les soldats états-uniens.

3 – L’utilisation du syndicalisme par les cocaleros

Dans ce contexte, quelle forme prend le syndicalisme cocalero ? Selon Felipe Mansilla[4], les revendications des syndicats paysans cocaleros restent conservatrices et conventionnelles, même si quelques idées progressistes apparaissent ces derniers temps.

Les syndicalistes sont acritiques par rapport à leur situation. Principalement, ils entretiennent les mythologies collectives concernant les valeurs positives du passé. Pour lui, cette attitude conduit à construire une idéologie qui justifie des actions et des valeurs injustifiables. L’une des revendications les plus importantes concernent l’abolition de toutes les restrictions légales à la culture de la coca et à la commercialisation de ses produits dérivés. C’est inacceptable politiquement et éthiquement pour l’opinion publique notamment internationale. La culture de la coca, justifient-ils, constitue une occupation millénaire, traditionnelle et anti-impérialiste qui renforcera l’identité indienne de la nation et favorise une consommation strictement locale. Or l’auteur affirme aussi que 90 % de la production de la feuille de coca est destinée à la transformation en cocaïne. La culture de la coca et surtout sa transformation ne sont pas questionnées. Les relations conflictuelles que les cocaleros entretiennent avec le gouvernement ne sont pas alimentées par des thématiques écologiques : dénaturation des sols par la monoculture, ou éthiques : le narcotrafic. Ce sont plutôt la pénalisation de la culture et la mise en œuvre de politiques publiques d’éradication et de cultures alternatives qui créent le conflit. Ils défendent en fait des intérêts particuliers et sectoriels, ce qui est par ailleurs totalement normal dans l’arène politique, et ce notamment quand on parle d’un mouvement social. Cependant l’élément le plus conservateur des syndicats paysans cocaleros par rapport à un autre syndicat comme la COB se manifeste dans le fait qu’ils n’exigent pas l’expropriation ou l’étatisation des fonds agricoles. Leur revendication suprême ne concerne pas la lutte des classes mais un mouvement ethnico culturel qui a pour fin la reconnaissance d’une nationalité et d’une nation propre. Le syndicalisme s’est imposé, on l’a vu dans un cadre autoritaire et les cocaleros, dans leur relation avec l’Etat, reproduisent le schéma paternaliste qui prévaut dans l’autoritarisme. L’Etat est la cause de tous les problèmes et peut tous les résoudre à la fois. L’Etat constitue l’interlocuteur privilégié et quasi unique, a qui on adresse ses revendications et de qui on espère tout : la solution aux problèmes politico légaux comme la pénalisation ou non de la culture excédentaire de coca, la militarisation des zones cocaleras, la construction d’infrastructures, la prestation de services sociaux.

Ainsi le syndicalisme, même s’il était forcé et dirigé, a permis aux cocaleros de s’organiser et de définir deux types de revendications : la défense de leurs intérêts particuliers dans leurs relations avec l’Etat et des revendications d’ordre ethnico culturelles. Les partis traditionnels de gauche et de droite n’ont pas pu, ou n’ont pas su, répondre à leurs attentes. La crise de représentation en Bolivie a également laissé le champ ouvert à l’expression du mouvement cocalero. Comment s’en sont-ils servi ?

B – L’APPARITION DES COCALEROS SUR LA SCENE POLITIQUE

Les cocaleros ont-ils profité de la perte de confiance de l’électorat des partis traditionnels pour inverser la tendance des partis politiques à pénétrer les mouvements sociaux ?

1 – La crise de représentation des partis traditionnels

Depuis 1999, le taux de chômage a été multiplié par deux et la majorité de la population dispose de moins de 2 dollars par jour pour vivre. La crise met en valeur l’incapacité de la classe politique dirigeante à renouveler leurs propositions politiques face aux nouvelles attentes des Boliviens. En analysant les élections de 1997, Salvador Romero Balliván[5]  souligne l’impact des réformes  économiques et sociales sur le résultat électoral. En 1993 ; le MNR était encore apte à canaliser les demandes des secteurs populaires autour de  promesses qui accordaient une position privilégiée aux classes urbaines et aux petites propriétés rurales. Mais ces promesses étant vaines, le MNR a été sanctionné par les élections générales de 1997. C’est dans cette atmosphère de crise qu’ Hugo Bánzer est revenu au pouvoir grâce à un programme populiste qui promet alors de « mener la guerre contre la pauvreté ». Il emporte les élections présidentielles de 1997 avec 24% des suffrages. Le résultat du scrutin confirme la crise latente qui touche les partis traditionnels: l’Action Démocratique Nationaliste devance le MNR et  le parti IU, Izquierda Unida[6] crée  la surprise en introduisant la « gauche paysanne » et le vote cocalero lors des élections (obtient la sixième place et 3,4% des suffrages). Face à la percée de ces nouvelles forces, le MNR reste fragilisé par son incapacité à canaliser les nouvelles demandes des secteurs en crise ainsi que par la pratique généralisée du clientélisme[7].  

La gauche paysanne émerge pendant ces élections et se distingue du consensus néolibéral en vigueur depuis 1985. Un consensus entretenu par la nature du système électoral : les scrutins « boliviens » modifient l’impact des partis politiques dans leurs négociations au parlement. Les partis sont affaiblis par les élections.

L’exemple de 1997, met en avant le faible écart (5%des voix) qui départage les cinq partis principaux. Il y a donc peu d’écarts et jamais de grande majorité dégagée au parlement. De fait, pour rationaliser le jeu politique  et préserver la stabilité « démocratique », ces partis forment des alliances qui renforcent un centre politique, et donc  homogénéisent de plus en plus les options politiques électorales[8]. Les partis sont donc induits à réduire leur champ d’action et à négocier au sein même de leur alliance.

Cela  se manifeste dans l’électorat par un désintérêt croissant pour ces plateformes politiques.

Le timide succès des candidatures paysannes et cocaleras en 1997 est alors l’expression des grandes forces sociales en mouvement qui recherchent d’autres réponses politiques face au multipartisme modéré. Ces élections ont été simplement révélatrices de la perte de crédibilité des partis traditionnels qui ne bénéficient plus de la confiance des électeurs. La crise de représentativité du système de partis qui a co-gouverné depuis 1986 semble alors avantager l’apparition d’une gauche plus radicale.

2 – Une nouvelle envergure politique avec le MAS (Mouvement vers le socialisme)   

En décidant de créer en 1995 un instrument politique (le MAS), les cocaleros s’offrent enfin l’occasion de négocier directement avec les pouvoirs publics. Ils  démontrent que les mouvements sociaux sont également capables d’investir l’espace traditionnellement réservé aux partis politiques. Pendant la décennie 90, condamnés à la pauvreté par la criminalisation de leur activité culturelle et d’autosuffisance, les cocaleros décident d’entrer dans une relation horizontale avec les gouvernants. Sept fédérations de syndicats du secteur de la coca passent à une action défensive en créant un instrument politique, le Mouvement vers le socialisme. Deux organisations politiques représentent les cocaleros : l’ASP (Assemblée pour la Souveraineté du Peuple, rassemble les paysans de la vallée de Cochabamba) et le MAS (Mouvement vers le socialisme, rassemble dans le Chapare). Le MAS naît d’une scission de l’ASP. Les cocaleros s’unissent autour d’une même force politique et d’une même figure charismatique, l’indien aymara Evo Morales[9]. Il devient le dirigeant « expérimenté » du MAS (ancien dirigeant syndicaliste de la COB, dirigeant  de la confédération des fédérations de syndicats de producteurs de coca). Sa double responsabilité en tant que président de l’instrument politique des cocaleros (le MAS) et de leur confédération syndicale, permet à Morales d’obtenir une cohésion au sein des différentes forces  du mouvement. Ce rassemblement est sans doute une manière d’identifier plus clairement le parti comme mouvement social. Et Morales, grâce au « Mouvement vers le socialisme »garantirait donc que les pratiques sectaires, les prises de décisions verticales propres aux partis politiques ne se situeraient pas dans le MAS.

Le nouveau parti se fait connaître par son rassemblement « tactique » avec le MIP (Mouvement Indigène Pachakuti)[10]de Quispe, ce qui fait valoir le message de rupture volontaire avec la politique du gouvernement.

Avec cette alliance qui représente deux axes différents (Quispe : un axe etnico-culturel, Morales : un secteur où le conflit a des dimensions politiques et économiques), la confusion entre la cause indienne et cocalera est entretenue. L’appartenance ethnique est  devenue une arme à double tranchant pour les cocaleros qui élargissent leur base de soutien en se perdant dans la définition de leurs actions et de leurs revendications. On note tout de même leur capacité à passer d’un axe thématique central, la feuille de coca et la défense de sa culture, à une philosophie plus ample qui intègre le mouvement indigène national (assemblée constituante, la gestion et la mise à profit des ressources naturelles renouvelables comme l’eau ou le gaz,droits des peuples premiers…).Cette tactique est d’ailleurs instrumentalisée par les partis politiques qui y voient une forme de populisme. Ils axent surtout leurs commentaires sur la personnalité de Morales pour entretenir cette image.

3 – Victoire de l’alternative cocalera aux élections générales de juin 2002

Assimilé à un mouvement social,  et non pas aux syndicats, l’instrument politique des cocaleros détient une plus grande capacité de rassemblement. Le MAS est un parti en formation qui regroupe, en plus des syndicats et organisations de paysans cocaleros, le parti Izquierda Unida, des organisations étudiantes et d’autres en provenance des classes moyennes touchées par la crise économique. Le Mouvement vers le socialisme a donc considérablement élargi sa base à partir du mouvement des cocaleros. Cet instrument  leur offre plus de souplesse pour rassembler les différents secteurs en crise. Ils se revendiquent de gauche et donc se présentent comme une alternative face à la gauche traditionnelle. Cette forme de mobilisation politique à partir du mouvement social pourrait donc expliquer leur succès aux élections générales de juin 2002.

Ces élections  sonnent le glas du régime politique et des partis sur lesquels il s’est appuyé. D’après la Ligue ouvrière révolutionnaire, cette victoire surprenante d’Evo Morales qui obtient 20,9% des voix et devient la deuxième force politique  a montré l’étendu du mécontentement parmi  les « larges secteurs des masses, de la campagne à la  classe moyenne »[11].  Cette victoire souligne la reconfiguration du système politique bolivien trop marqué depuis ces derniers temps par des gouvernements de coalition. Il s’agit de l’échec du système des partis traditionnels entretenu par l’ADN (Action démocratique nationale) au pouvoir, le populiste NFR (Nouvelle force républicaine), l’UCS (Union civique solidarité) et, dans une moindre mesure, le MNR (Sánchez de Lozada n’obtient alors que 22%).

Evo Morales, à la grande surprise des médias qui pourtant ne se sont pas employés à lui faire beaucoup de « publicité »[12] , triomphe dans les secteurs de La Paz, Cochabamba, Oruro y Potosí.

Le  MAS se convertit  enfin en une nouvelle force politique avec 27 nouveaux représentants et huit sénateurs. Parmi les 157 parlementaires élus, 40 sont issus de mouvements sociaux paysans.  Cet événement fait « la une » de tous les journaux qui ont largement commenté que ces 20,9% ajoutés aux 6% du MIP, le rendrait largement supérieur au MNR. Ce « tremblement de terre » rappelle alors la belle époque de la « Révolution nationale » avec le MNR et  la COB. A l’occasion de l’élection du Président en août 2002, on a pu constater l’alliance contre nature entre le MIR (Paz Zamora) et le MNR pour que soit élu Sánchez de Lozada  par le Congrès[13]. Les élections consacrent donc la disparition de la vieille gauche bolivienne et marquent en revanche l’apparition d’une nouvelle gauche plus radicale et plus sectorielle, « la gauche paysanne ».

Ce vote n’est pas seulement explicable par les revendications spécifiques des cocaleros : il traduit  le sentiment que l’Etat est devenu un cadre peu adapté à la négociation ; les partis politiques, canaux de la représentation sont en crise, ce qui fragilise également le principe même de démocratie représentative. Néanmoins,  l’irruption officielle des paysans sur la scène politique nationale est un signe encourageant de démocratisation et d’ouverture du jeu politique même si des difficultés persistent maintenant pour les cocaleros (ils doivent harmoniser leurs programmes  pour consolider leur « instrument politique »).

Le MAS a évolué à la suite des élections, il  change de tactique et donne la priorité aux élections municipales de 2004 (par opposition à l’action directe et une démocratie participative). A présent les conflits ne se limitent plus à la coca et s’élargissent à l’occupation des terres et les augmentations d’impôts.

L’ « avantage » du MAS au sein de ce parlement est, qu’identifié comme mouvement social, il véhicule efficacement l’expression du mécontentement populaire. Les électeurs y voient clairement l’alternative aux partis traditionnels. Ces élections ne sont donc pas seulement la victoire du mouvement cocalero mais celle d’un mouvement qui a su intégrer d’autres secteurs en crise. Il montre que le débat sur les ressources naturelles est devenu une nécessité concomitante à l’apparition de nouveaux représentants politiques ayant sans doute plus de légitimité pour négocier sur ces questions.

Par conséquent, ce mouvement social s’est autonomisé dès le départ en créant ses propres syndicats et son propre parti, en se démarquant des partis de gauche comme le MIR, le PC tout en se déclarant de gauche. Leur discours est efficace et souligne leur détermination dans la mise en place de négociations publiques, égalitaires sur le thème de la coca. Avec leur succès aux élections ils franchissent donc une seconde étape dans l’histoire de leur mouvement. La création du MAS a été un levier politique pour les cocaleros.

Avec cette nouvelle façon de faire de la politique, cette pénétration par le mouvement social des partis, il y a lieu de s’interroger sur la mise en œuvre de leur stratégie sur le terrain politique : savoir s’ils se basent sur une combinaison entre négociation et pression en mélangeant les ressorts du parti et du mouvement. N’est-il d’ailleurs  pas pernicieux pour un mouvement d’entrer en politique sous cette forme, et de sacrifier en voulant absorber le plus d’électeurs, les revendications originelles des cocaleros ?

Les cocaleros se sont donnés les outils légaux pour présenter leurs revendications dans l’espace public. Toutefois il semblerait que cet espace lié à la puissance nord-américaine  ne soit pas en mesure de les écouter.

PARTIE II
RELATION AVEC LE POLITIQUE : DE L’INGÉRENCE NORD-AMÉRICAINE AUX TENTATIVES DE CONCERTATION ET DE NÉGOCIATION

Depuis 1985, les gouvernements boliviens sous la pression des instances internationales, mais surtout des Etats-Unis, mènent une politique sévère de contrôle du trafic qui touche en tout premier lieu, les planteurs de coca du Chapare. La lutte antidrogue s’organise autour de trois types d’actions : la répression militaire, l’éradication de la coca et les programmes de développement alternatif. La politique de lutte contre la drogue dans le pays est le fruit d’engagements internationaux. Son application dépend en grande partie des possibilités d’accès aux ressources extérieures.

Nous allons montrer de quelle façon les Etats-Unis s’imposent sur les scènes politique et économique boliviennes, analyser les relations entre cocaleros, gouvernements boliviens et étasunien et enfin, déterminer s’il est actuellement possible d’ouvrir des espaces de dialogue et de concertation, tant avec les forces extérieures, qu’avec les agents intérieurs.

A – LES COCALEROS ET LE GOUVERNEMENT BOLIVIEN FACE AUX DIKTATS DE WASHINGTON

1 – La coca : un enjeu politique, socioéconomique et idéologique au niveau international

La coca constitue un véritable enjeu politique, socioéconomique et idéologique dépassant largement le cadre national. Elle est devenue un objet de chantage économique, une arme pour le développement, et surtout, la source de graves conflits sociaux.

Les politiques antidrogues ont fait se multiplier les analyses chiffrées et les études d’évaluation. Elles tendent ainsi à rendre plus transparente l’économie de la coca-cocaïne en Bolivie. Mais, en même temps, leur utilisation exige la plus grande prudence, car il s’est instauré une véritable bataille idéologique entre, d’un côté, les Etats-Unis, de l’autre, le gouvernement bolivien et, pris en étau entre les deux, les producteurs de coca.

2 – L’ingérence des Etats-Unis : pression politique et chantage économique

Une évidente confusion existe entre la cocaïne et la coca, remettant ainsi en question l’usage traditionnel de celle-ci dans les sociétés andines.

Très tôt, la législation internationale a condamné la feuille de coca au même titre que les autres drogues, justifiant ainsi la mise en place de politiques de lutte contre le trafic en Bolivie et surtout, l’intervention nord-américaine en Bolivie. Ce qui explique l’omniprésence des Etats-Unis en Bolivie, le chantage économique étant leur arme la plus puissante, exercée en grande partie avec la loi de Préférences Commerciales pour la Région Andine (ATPA), en vigueur depuis 10 ans. Tout récemment, cette loi a été étendue et l’ATPA est devenue l’ATPDEA (loi de Préférences Commerciales et d’Eradication de la Drogue) : cette loi annonce l’avènement de l’Accord de Libre Commerce des Amériques qui devrait prendre effet à partir de 2005. Curieusement, on voit dans une seule loi la synthèse de l’attitude et des actions menées par le gouvernement des Etats-Unis en Bolivie.

La traduction légale de cette pression nord-américaine est également la loi 1008 sur le régime de la coca et des substances soumises à contrôle (Ley del régimen de la coca y sustancias controladas) adoptée en 1988 sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro et qui fixe les seuils de la production excédentaire illicite destinée au trafic. Cette loi demeure toujours très contestée, à la fois parce qu’elle est considérée comme attentatoire aux droits de l’homme (malgré certains aménagements apportés en 1996) et contraire à la Constitution, et parce qu’elle assimile la coca à une drogue, reprenant sur ce point les termes des Conventions successives des Nations Unies sur les stupéfiants et les substances psychotropes (1961, 1972 et 1988).

Ces mesures font partie d’une campagne d’intimidation en direction de tous les hommes politiques boliviens. Le message est clair : ceux qui ne sont pas contre la politique de la coca au Chapare sont contre la politique des Etats-Unis en Bolivie. A partir de ce moment, et pendant toutes les années 1990, l’ambassade américaine organise des plans divers et variés d’éradication de la coca, auxquels seuls les producteurs de coca résistent.

3 – Les mouvements des cocaleros et le MAS : une menace pour les Etats-Unis

Les mouvements sociaux du tiers-monde menacent la sécurité nationale des Etats-Unis : un mouvement politico-social tel que celui des cocaleros en Bolivie est considéré comme subversif. Le mouvement des cocaleros –et le parti politique né de ce mouvement- est considéré comme asystémique : les cocaleros et notamment le MAS apparaissent comme opposés aux partis systémiques tels que le MNR, le MIR, l’ADN, la Unión Cívica Solidaridad et également opposés au système de coalitions parlementaires. En effet, ils tiennent un discours anti-néolibéral et critiquent les modèles de privatisation, de dérégulation de l’Etat et d’ingérence nord-américaine. Les Etats-Unis considèrent qu’ils représentent une menace car ils aspirent à prendre le pouvoir en ne respectant pas la règle du jeu de la démocratie marchande.

Ce qui gène également l’ambassade américaine et le gouvernement bolivien, c’est que la résistance aux politiques anti-drogue en Bolivie soit syndicale et non armée, contrairement à d’autres pays producteurs de coca. Evo Morales est ainsi sacrifié par l’ambassade américaine qui ne le désigne plus comme leader politique ou syndical, mais comme le chef de la guerrilla lié au trafic de drogue.[14]

Hostile autant aux re-nationalisations évoquées par le MAS qu’à la culture de la coca assimilée au narcotrafic, Washington a publiquement appelé durant la campagne électorale de 2002 à ne pas voter pour Evo Morales, considéré comme l’ennemi public numéro un. Et l’ambassadeur étasunien à La Paz n’a pas hésité à brandir la menace d’une suspension de toute aide en cas de victoire du leader des cocaleros.

 B – TENTATIVES DE DIALOGUE ET DE CONCERTATION SOCIALE ENTRE LES COCALEROS ET LE GOUVERNEMENT BOLIVIEN

1 – Mandats de Víctor Paz Estenssoro et de Jaime Paz Zamora : ouverture de la capacité de négociation du gouvernement bolivien

On ne peut méconnaître les expériences menées dans le pays qui prouvent que l’on peut ouvrir des espaces de négociation et de concertation aussi bien avec les forces extérieures qu’avec les agents intérieurs.

Les pressions extérieures (les Etats-Unis) et intérieures (les mouvements syndicaux et notamment celui des cocaleros) rendent vulnérables les gouvernements des présidents Víctor Paz Estenssoro (1985-1989) et Jaime Paz Zamora (1989-1993)  mais les conduisent cependant à prendre des mesures politiques conjoncturelles en ce qui concerne le problème de la coca.

On note donc à cette époque une accumulation d’expériences qui accroît leur capacité de négociation :

a – Sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro, la législation en matière de coca et de cocaïne est unifiée : création d’une juridiction et d’une police spéciales, délimitation de zones de production légales et illégales de feuilles de coca et association de l’éradication de la culture de coca à des programmes de substitution de production agricoles et de développement alternatif.

b – Jaime Paz Zamora met davantage l’accent sur une action de type « développementiste » en appliquant à tout le territoire l’idée de développement alternatif et en tentant de faire reconnaître à l’échelle internationale le caractère naturel de la feuille de coca (qui est à distinguer de la cocaïne).

Il expérimente également des méthodes audacieuses pour démanteler les réseaux de trafiquants : offre de traitement spécial aux maffieux qui se constitueraient prisonniers.

L’approche globale du problème, partagée par les deux gouvernements et qui consiste à soutenir des projets de développement alternatif, cède progressivement le pas à une conception plus policière et répressive, qui exige de la part des responsables boliviens un renforcement de la politique d’éradication de la coca comme fondement de la lutte contre la production de cocaïne. Cette évolution sera bien plus nette au cours des mandats du président G. Sánchez de Lozada.[15]

2 – Les premier et second mandats de G. Sánchez de Lozada : les freins au dialogue

Malgré la volonté de dialogue du premier gouvernement Sánchez de Lozada, la politique anti-drogue provoque une très forte tension sociale dans le Chapare, qui prend à plusieurs reprises la forme de manifestations violentes. Dès le début de son mandat, le gouvernement tente de passer des accords avec les syndicats paysans. Mais il apparaît aussitôt que les tensions et la méfiance accumulées se sont transformées en une guerre de positions apparemment irréconciliables.

En effet, en décembre 1993, une première marche de 3000 cocaleros est organisée. Le gouvernement se résout à signer un accord prévoyant un début de concertation puis, en mai 1994, un second accord est conclu. Mais les discussions sont interrompues par des opérations militaires. Le 10 juillet 1994, la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (FELCN) lance l’opération Nuevo amanecer dans le Chapare. La réaction des cocaleros est d’organiser une marche de 600 kilomètres vers la capitale le 29 août. Cette marche a pour but d’interrompre l’intervention militaire dans le Chapare et d’obtenir la législation de toute la production de coca dans cette région ; à savoir que la culture de la feuille de coca n’est pas illégale en Bolivie. Car au terme de la loi, la culture de la coca n’est autorisée que dans la région des Yungas, où 12 000 hectares sont cultivés depuis des générations pour une consommation essentiellement médicinale. Le gouvernement estime que le reste des cultures nuit à « l’intérêt de l’Etat ». C’est pourquoi il souhaite éliminer les plantations du reste du Chapare (35 000 hectares environ), dans le cadre d’un programme baptisé « coca cero » (zéro coca) car jugée « superflue ».

En 1995, le gouvernement est soumis à la menace ouverte des Etats-Unis de ne pas délivrer de certification en  cas de non-éradication et les cocaleros croient de moins en moins aux promesses de dialogue provenant des autorités.

La tension ne va pas se relâcher pendant toute la durée du mandat du gouvernement Sanchez de Lozada et les diverses tentatives de dialogue se soldent invariablement par un échec (par exemple, en juillet 1995, des routes sont bloquées pour empêcher la destruction des cultures de feuilles de coca).

Pourtant, le 1er octobre 1995, les paysans obtiennent l’ouverture de centres des Droits de l’homme dans les principales communes du Chapare, afin d’enregistrer les ²violations commises par les forces de l’ordre. C’est ainsi que la mobilisation des cocaleros se conjugue à celle des ouvriers et de l’ensemble de la société civile opposée aux privatisations pour placer la démocratie bolivienne sous très haute pression.

Outre les grandes marches pacifiques et les grèves de la faim des femmes cocaleras (en septembre 1994, avril-mai 1995, février 1996 et mars 1997), les conflits se traduisent par de violents affrontements entre unités d’intervention et producteurs de coca. En 1998, le gouvernement bolivien a annoncé qu’il supprimerait les champs de coca et a lancé une opération militaire financée par les Etats-Unis.

« La coca ou la mort ! », ont crié les femmes et les mères des paysans du Chapare. « La coca ou la mort ! », ont hurlé les hommes, en se protégeant avec leurs mouchoirs des gaz lacrymogènes lancés par les soldats[16]. La résistance des producteurs de coca face aux politiques gouvernementales, et derrière elles, celles des Etats-Unis, s’est cristallisée sur le thème de la violation des Droits de l’homme. « Le gouvernement nous accuse, nous les cocaleros, d’être manipulés par les syndicats et les narcotrafiquants. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que ceux qui sont dans les syndicats sont des gens comme moi ou comme mon fils, des producteurs de coca qui doivent faire vivre leurs enfants »[17]

Le gouvernement a finalement dû céder sous la pression et concéder l’établissement de sept tables de négociation avec les mouvements sociaux sur des thèmes d’intérêt général : l’ALCA, la gestion des ressources naturelles, l’accès à la terre, la politique de gouvernement vis-à-vis de la coca ou encore le budget de l’Etat. Ceci apparaît pour beaucoup comme une victoire politique majeure pour les cocaleros et d’autres fédérations paysannes qui se sont beaucoup impliqués. Pourtant après une tentative de négociation avortée, les arrachages de plants ont repris de plus belle. Et les cocaleros répliquent par des blocages de routes (los bloqueos), en janvier 2002. Un mouvement qui a conduit à la paralysie partielle du pays.

3 – Un échec durable du dialogue

On peut voir cette crise comme le signe d’une prise de conscience politique des boliviens, annonçant l’émergence d’un mouvement populaire qui remet fondamentalement en question le système néo-libéral et la classe politique qui le soutient. Ce sont les symboles du pouvoir qui ont été touchés. La rébellion bolivienne n’est pas un exemple isolé, mais peut-être celle qui illustre le plus clairement le progressif effondrement de la démocratie. Aujourd’hui, les Boliviens en ont assez de l’économie de marché et de la politique pro-américaine de Sanchéz de Lozada.

La volonté du président de construire un gazoduc pour exporter le gaz naturel bolivien vers les Etats-Unis via le Chili a poussé de nombreuses personnes à se joindre aux manifestations organisées par les cocaleros. C’est un gouvernement qui refuse de dialoguer avec le mouvement protestataire. « Je ne démissionnerai pas parce que ma femme me soutient, et elle veut être la première dame du pays », annonce Gónzalo de Lozada.[18]

Face à une classe gouvernante qui redoute l’organisation sociale des cocaleros, qui ont établi leurs propres formes de contrôle social, de maniement des fonds et de résolution des conflits internes, le président Gónzalo de Lozada trouve le moyen d’accuser les cocaleros d’être financés par l’étranger. « Il faut reconnaître qu’ils reçoivent un important financement en provenance des pays dont vous êtes les représentants », a affirmé le chef de l’Etat lors d’une réunion à La Paz avec le corps diplomatique.[19] Tenue à la veille de l’expiration de l’ultimatum que lui ont fixé les cocaleros pour qu’il accepte leur revendication, cette déclaration constitue une claire allusion aux ONG qui opèrent dans le Chapare. Par exemple, les cinq ressortissants suédois membres d’une ONG d’aide aux cocaleros ont été expulsés et accusés d’avoir remis 2 000 dollars au dirigeant syndical des cocaleros, Evo Morales.

Evo Morales propose que la culture de la coca soit limitée à une production familiale. Mais le gouvernement bolivien refuse cette idée sous la pression des Etats-Unis. E. Morales et G Lozada s’étaient rencontrés à cinq reprises pour tenter de trouver une solution. Or peu à peu, les espaces de négociation se rétrécissent et Gónzalo de Lozada est parfaitement conscient du fait que cela est dû en partie à l’incapacité de son propre gouvernement à mener une action de concertation. Et si la concertation interne n’enregistre pas de progrès, c’est parce que le gouvernement bolivien ne parvient pas à reconnaître les syndicats paysans comme interlocuteurs et représentants des intérêts légitimes.

En effet, lors du début de rapprochement avec les paysans et les cocaleros, le gouvernement n’émet aucune proposition capable de satisfaire leurs attentes et leurs besoins dans la mesure où il continue à émettre des messages contradictoires qui amoindrissent la crédibilité de leurs délégués.

Il y a des échecs de dialogues car aucun des deux partis ne parvient à définir des objectifs autres que ceux tournant autour de l’éradication. C’est un échec durable de dialogue et qui a pour conséquence le durcissement des conflits sociaux et l’adoption, de la part des paysans, de positions de plus en plus radicales, ce qui risque de rendre plus difficile les possibilités de concertation.

4 – Pour sortir de l’impasse : application des principes élémentaires de négociation

Il semble nécessaire de parvenir à la formulation d’une politique cohérente et viable vis-à-vis de la coca et des drogues. Ce processus doit, en premier lieu, faire l’objet de concertations aussi bien au plan intérieur qu’au plan international car c’est la seule manière de garantir que les parties concernées assument et partagent les responsabilités.

Pour ce faire, il faudrait mettre sur pied les mécanismes de dialogue qui permettent aux parties, non seulement d’identifier et d’exprimer leurs intérêts, mais aussi de comprendre quels sont les intérêts réels de leurs interlocuteurs. Il est impératif de dépasser le souci exclusif actuel, excessif et trompeur, des objectifs et des méthodes, pour en revenir à une vision du problème réel, établir une notion commune de ses causes et de sa portée pour définir des objectifs réalisables. Cette tâche sera facilitée si l’on convie au dialogue un éventail plus large d’interlocuteurs politiques et sociaux.

Dans cette perspective, le contrepoids aux Etats-Unis dans ce conflit pourrait-il justement être l’Union Européenne ? Pour l’instant, il semble que les marges de manœuvre de l’UE pour influencer les négociations en Bolivie soient faibles, étant donné son absence sur les scènes politique et économique dans le pays et son manque d’intérêt tangible à intervenir dans le conflit.

CONCLUSION

La lutte des cocaleros a été un élément important du soulèvement populaire en Bolivie et de l’ouverture d’un processus révolutionnaire. Tous ces phénomènes offrent aux peuples indigènes de nouvelles opportunités politiques. De plus, il est indéniable que par le phénomène de mondialisation, les populations indigènes disposent désormais de puissants alliés, d’une plus grande écoute sur la scène internationale et davantage de poids politique dans leur propre pays.

La politique du nouveau président Carlos Mesa

Evo Morales a assuré que le Président Mesa avait une pensée similaire à celle de Sánchez de Lozada et que « le gouvernement n’avait pas de personnalité ni de dignité pour agir contre ce que dit l’Ambassade des Etats-Unis ». 

En effet, le gouvernement Mesa s’est publiquement engagé à respecter les accords avec le Fonds Monétaire International (FMI), malgré le fait que ceux-ci aient été sévèrement mis en cause par les organisations syndicales (dont celles des cocaleros). Le gouvernement Mesa s’est également engagé à ne pas interrompre la politique d’éradication forcée de la coca dans le Chapare, malgré les illusions d’Evo Morales concernant le nouveau régime.

Il semble donc que la distance entre les cocaleros et le gouvernement bolivien se fasse chaque fois plus évidente, la position même du MAS est différente. Au Parlement, on a assuré que vis-à-vis de Mesa, le MAS « ne se trouvait ni dans l’opposition, ni dans la majorité présidentielle : si le parti est opposé au modèle néo-libéral, en revanche il n’est pas en opposition avec le gouvernement de Mesa ».

Un groupe d’intellectuels boliviens propose de promouvoir d’urgence un débat national approfondi sur la coca. Dans leur manifeste, on peut notamment lire : « Il est indispensable que la société civile s’exprime sur la question de la révision de la loi 1008, sur l’arrêt de l’éradication forcée de la coca et sur la réalisation d’une étude indépendante et équitable, sans ingérence Nord-américaine, sur l’ampleur et les potentialités du marché légal, jusqu’à ce que l’Etat bolivien adopte une politique souveraine… Il est urgent que la société civile passe de la protestation à la proposition et qu’elle prenne position activement sur ces thèmes ».

Projection de la situation dans l’avenir

Et maintenant, que peut-il se passer ? Il est hasardeux de faire des pronostics en Bolivie, tant ce pays est imprévisible. Evo Morales est devenu incontournable, mais la classe dirigeante utilisera les puissants moyens à sa disposition, avec la bénédiction des Etats-Unis, pour empêcher son accession au pouvoir.

On peut voir aussi cette crise comme le signe d’une prise de conscience politique des boliviens, annonçant l’émergence d’un mouvement populaire qui remet fondamentalement en question le système néo-libéral et la classe politique qui le soutient. Il est significatif qu’à La Paz ce sont les symboles du pouvoir qui ont été attaqués, bien avant que les émeutes ne dégénèrent en pillage. Ce mouvement va dans le sens d’une opposition à une doctrine économique créatrice d’inégalités, dont la caractéristique fondamentale est simplement d’ignorer l’homme.


[1] Dans La Parole et le sang

[2] François CHEVALIER, L’Amérique latine de l’indépendance à nos jours

[3] Argumentos, n° 32/33

[4] Debate agrario n°27

[5] Salvador Romero Balliván, in Problèmes d’Amérique latine n°28, “Bolivie: l’élection générale de 1997”.p29-30

[6] Ce parti  concentre ses voix dans les zones de production de coca de la région de cochabamba.

[7] Garcia, J-René, « Bolivie : de la crise de la démocratie à la crise du système politique ».

[8] Garcia Montero Mercedes,”Partidos políticos de América latina…” p34-35

[9] Dirigeant syndical  qui mène depuis près de 20 ans la défense  du secteur des paysans ruinés par l’éradication de la coca. Il se réclame d’extrême gauche et revendique toujours son appartenance au monde indien. Dans un pays où 2, 5 sur 8 millions d’habitants est aymara, il est certain que cette nouvelle figure indienne donne une dimension ethnique au mouvement. Morales parle d’ailleurs le quechua et l’Aymara.

[10] Garcia Jean-René, «  Bolivie : de la démocratie pactée à la crise du système politique », p135

[11] www.geocities.com, LOR-CI (Ligue ouvrière révolutionnaire pour la IV internationale, lutte ouvrière n°10 « Bilan des élections nationales » :le Tremblement de Terre politique.

[12] Cf. Annexe:Interview de Sergio Cáceres, au cours de la campagne présidentielle de 2002.

[13] D’après la Constitution bolivienne, le Président est élu au Suffrage Universel Direct s’il obtient la majorité des voix. Sinon, les 2 candidats les mieux placés sont départagés par un vote du congrès. Les deux candidats les mieux placés en l’occurrence étaient Morales et Lozada.

[14] Daniel DORY et Jean-Claude ROUX in Autrepart, De la coca à la cocaïne : un itinéraire bolivien

[15] Roberto Laserna, Bolivie, la politique antidrogue du gouvernement Sánchez de Lozada, Problèmes d’Amérique latine N° 28

[16] Article de janvier 2001, El Periódico de Catalunya, Barcelone

[17] Récit de vie d’un ancien cocalero dans une petite communauté traditionnelle de la région de Cochabamba, extrait de l’article : « Témoignage en filigrane : le cocalero bolivien face aux problèmes antidrogues », de CORTES Geneviève.

[18] La Razón, du 5 octobre 2003

[19] Article du quotidien Agence France-Presse, La Paz, janvier 2003

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, Bolivie

L’ALLÈGEMENT DE LA DETTE : L’INITIATIVE PPTE I ET II – Le cas de la Bolivie


L’Initiative PPTE –« Pays Pauvres Très Endettés », plus connue sous son sigle anglais de HIPC pour Heavily Indebted Poor Countries, représente une innovation majeure en termes de financement du développement. En effet, elle requiert pour la première fois la participation de tous les créanciers multilatéraux (FMI, Banque mondiale, banques régionales de développement), au-delà des allègements de dette traditionnels octroyés par les créanciers publics bilatéraux et les créanciers privés ; d’autre part, elle rompt avec le principe selon lequel les créances des organismes multilatéraux ne peuvent pas faire l’objet de renégociation ; enfin, elle met fin aux pratiques antérieures, puisqu’elle repose sur la définition de règles générales de réduction de la dette, même si l’évaluation continue à se faire au cas par cas.

Pourtant, l’Initiative PPTE ne va pas résoudre en elle-même toutes les difficultés des pays pauvres très endettés. Même si toute la dette extérieure de ces pays était annulée, la plupart auraient toujours besoin de mobiliser d’importantes ressources extérieures pour financer leurs investissements productifs et se développer. Au-delà de la mise en œuvre de saines politiques économiques et de la mobilisation de davantage de ressources intérieures, beaucoup de pays dépendront aussi de l’octroi d’un niveau important de financements extérieurs concessionnels.

Certains détracteurs de l’Initiative PPTE estiment même « qu’elle n’est qu’une illusion » : son but se limiterait à alléger la dette extérieure « juste ce qu’il faut » pour mettre fin aux arriérés et aux demandes de restructurations ; il ne s’agirait donc pas de libérer le développement des pays pauvres très endettés, mais tout au plus de rendre leur dette soutenable en annulant essentiellement les créances de toute façon impayables. Damien Millet, Secrétaire Général du « Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde », écrit que « l’initiative PPTE ne sert qu’à renforcer et à relégitimer les politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le FMI, afin que les gouvernements des pays pauvres très endettés mènent les politiques qu’ils préconisent ». L’Initiative PPTE constituerait un nouvel instrument de domination très habile, qui permettrait aux institutions de Bretton Woods de se désengager de toute responsabilité dans la montée de l’endettement et de mettre de leur côté les gouvernements du Sud.[1]

Mais nous n’allons pas ici entrer dans la polémique ni même émettre des critiques à cet égard : la présente étude se limitera simplement à retracer l’histoire de l’Initiative PPTE depuis ses origines et à en comprendre le fonctionnement, en analysant notamment son application par la Bolivie, éligible à trois volets de l’Initiative (initiale et renforcée) en 1997, 2000 et 2003.

Dans une dernière partie, il est intéressant de s’interroger sur les perspectives de l’Initiative PPTE en Bolivie : les allègements de la dette dans le cadre de l’initiative PPTE sont-ils effectivement une solution pour la Bolivie, dont la dette extérieure a augmenté en 2003 ? D’autre part, le pays a-t-il réellement le choix étant donné les problèmes liés à l’exploitation de ses ressources internes ? L’Initiative PPTE appliquée en Bolivie jusqu’à présent peut-elle être considérée comme une réussite ou comme un échec ?

I – LES ORIGINES DE L’INITIATIVE PPTE

A – LES ANNEES 80 : DES INITIATIVES BILATÉRALES DE RÉDUCTION DE LA DETTE SANS IMPACT SIGNIFICATIF

L’accumulation précoce d’arriérés par les pays à faible revenu explique que des initiatives en faveur d’une réduction de la dette de cette catégorie de pays se soient manifestées très tôt (notamment à la CNUCED dès 1978). Après diverses initiatives bilatérales, et malgré de fortes réticences, des réductions de dette ont commencé à être accordées de manière systématique par le Club de Paris. Les réductions ont porté initialement sur 33 % des flux rééchelonnés (sommet du G7 à Toronto – 1988), puis 50 % (Londres 1991). Le G7 réuni à Naples en 1994 ne s’est pas contenté d’accroître encore le pourcentage de réduction (67 %) ; il a marqué le pas en décidant que les réductions accordées pourraient désormais porter sur l’encours de la dette (et non plus sur son service pendant une période donnée), afin de sortir les pays du cycle des rééchelonnements. Cette tendance s’est poursuivie au G7 de Lyon (1996, 80 % de réduction) puis de Cologne (1999, 90 %). Enfin, au G7 de Tokyo (janvier 2000) certains pays, dont la France, ont annoncé une réduction à 100 %.

A ceci se sont ajoutés des rachats de la dette privée financés par des groupes de bailleurs de fonds publics. Les décotes enregistrées sur le marché secondaire ont ainsi permis un effet de levier important de l’aide publique. Les dettes commerciales de pays tels que la Bolivie ont ainsi été éteintes en quasi-totalité. D’autres mesures bilatérales ont été prises pour annuler des dettes en dehors de procédures établies, telles que celles dont ont bénéficié le Honduras, le Nicaragua, le Salvador et le Guatemala après le passage du cyclone Mitch en novembre 1998.

Malgré la multiplication de ces annulations, leur impact réel n’a pas été significatif. En effet, ces réductions n’ont porté pendant longtemps que sur les montants rééchelonnables en Club de Paris, montants qui se réduisent mécaniquement au fur et à mesure que l’on s’éloigne du premier rééchelonnement (qui correspond en général à la date butoir).[2]

B – UNE PRISE DE CONSCIENCE DE LA COMMUNAUTE FINANCIÈRE INTERNATIONALE EN 1996

La communauté financière internationale a donc reconnu en 1996 que la situation d’endettement extérieur d’un certain nombre de pays pauvres, la plupart situés en Afrique, était devenue extrêmement difficile et avait un impact négatif sur leurs perspectives de développement. Pour ces pays, même l’utilisation totale des mécanismes traditionnels de rééchelonnement et d’annulation (termes de Naples) – accompagnés de l’apport de financement concessionnel et la poursuite de saines politiques économiques n’était peut-être pas suffisant pour atteindre un niveau de dette soutenable en un délai raisonnable et sans apport d’une nouvelle assistance. En septembre 1996, le Comité intérimaire et le Comité du développement du FMI et de la Banque mondiale ont adopté un programme proposé de manière conjointe par les deux institutions pour répondre à cette situation.

L’Initiative PPTE sur la dette des pays pauvres très endettés est conçue pour apporter une assistance exceptionnelle aux pays qui y sont déclarés éligibles à la suite de saines politiques économiques, afin de les aider à réduire le poids de leur dette extérieure à un niveau soutenable, c’est à dire à un niveau qui leur permette de servir leur dette de manière confortable avec leurs ressources d’exportations, ainsi que les dons et investissements en capital qu’ils reçoivent.

Cette assistance conduit à une réduction de la valeur actuelle nette (VAN)[3] des créances sur le pays endetté et à un élargissement du soutien national aux réformes économiques. Les pays « pauvres » considérés comme « très endettés » dans le cadre de cette initiative forment un groupe d’une quarantaine de pays à faible niveau de PIB / habitant, qui ont accès à des ressources bon marché auprès de la Banque mondiale et du FMI.

En juin 1999, devant le peu de résultats enregistrés en trois ans, et sous la pression d’une coalition d’organisations non-gouvernementales, les pays du G7 réunis à Cologne ont décidé d’approfondir et d’accélérer le processus. Le 26 septembre 1999, le Comité du Développement conjoint de la Banque mondiale et du FMI a approuvé les nouvelles dispositions : abaissement des seuils de soutenabilité de la dette, allégements plus rapides, réorientation de l’initiative sur réduction de la pauvreté et sur l’obtention de résultats positifs à cet égard, augmentation du nombre des pays qui devraient pouvoir prétendre à un allégement de dette. Toutefois, la logique générale reste celle de l’initiative de 1996.[4]

La mise œuvre de l’initiative relève d’un processus complexe et progressif dans le temps, dont les effets ne peuvent être mesurés de manière instantanée. Cependant l’analyse des mécanismes, étapes et conditionnalités des deux initiatives PPTE (initiale et renforcée) permettra de suivre ensuite l’évolution de son application en Bolivie.

II – LES MÉCANISMES DE L’INITIATIVE PPTE : DIFFÉRENCES ENTRE L’INITIATIVE PPTE INITIALE ET L’INITIATIVE PPTE RENFORCÉE[5]

A – VERSION INITIALE DE L’INITIATIVE PPTE

1 – Conditions d’égibilité à l’initiative PPTE (version initiale)

Un pays doit satisfaire un ensemble de critères pour être éligible à cette assistance.

Il doit spécifiquement :

  • Etre éligible pour recevoir une assistance à titre concessionnel du FMI (FRPC – Facilité pour la Réduction de la Pauvreté et la Croissance)[6] ou de la Banque mondiale (Association Internationale de Développement  – AID) ;
  • Avoir entrepris des programmes de réformes et de saine politiques économiques avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale avant septembre 1998 (clause d’extinction) ;
  • Faire face à une dette insoutenable après l’application des mécanismes traditionnels d’allègement (c’est-à-dire après l’application des termes de Naples, soit une réduction de 67 % de la Valeur Actuelle Nette de la dette éligible au Club de Paris).

La soutenabilité de la dette est la capacité d’un pays à faire face à ses obligations sans rééchelonnement ni accumulation d’arriérés dans le futur. Concrètement, dans la version initiale de l’initiative PPTE, la soutenabilité de la dette est définie au cas par cas. La dette d’un pays est considérée comme soutenable si :

  • Le ratio (1) « valeur actuelle nette de la dette / exportations de biens et de services » se situe entre 200 et 250 % ;
  • Le ratio (2) « service de la dette / exportations de biens et services » se situe entre 20 et 25 % ;
  • Pour les pays très ouverts, un ratio « valeur actuelle nette de la dette / exportations de biens et services » inférieur à 200 % pourra être recommandé au point d’achèvement. Pour cela, le pays doit satisfaire deux critères au point de décision : avoir un ratio « exportations de biens et services / PIB » d’au moins 40 % et faire des efforts fiscaux, c’est-à-dire avoir un ratio « recettes fiscales / PIB » d’au moins 20 %. Pour les pays remplissant ces conditions, le ratio objectif « VAN de la dette/exportations » sera calculé de manière à obtenir un ratio « VAN de la dette / recettes budgétaires » (ratio 3) de 280 %.

2 – Le déroulement de l’Initiative PPTE (version initiale)

L’application de l’Initiative PPTE se déroule en deux phases, chacune suivie par un point (décision et achèvement) au cours desquels une évaluation de la soutenabilité de la dette est effectuée. Chaque phase est censée durer trois ans, mais au cas par cas, des aménagements peuvent être apportés.

  • Première phase (période probatoire)

Le pays doit appliquer pendant trois ans des programmes d’ajustement structurel avec le soutien de la Banque mondiale et du FMI. Il reçoit une assistance à titre concessionnel des créanciers multilatéraux. Les créanciers bilatéraux du Club de Paris accordent une réduction du service de la dette basée sur les termes de Naples (réduction de 67 % de la VAN), et les créanciers bilatéraux non membres du Club de Paris doivent accorder des réductions équivalentes. Le ratio (ratio 1) à atteindre au point d’achèvement (entre 200 et 250 %) est fixé au point de décision.

  • Fin de la première phase : point de décision

Il s’agit d’évaluer la soutenabilité de la dette (étude des ratios 1, 2 et 3), et en particulier de déterminer si une nouvelle opération de réduction de dette suivant les termes de Naples portant sur l’encours (67 % de la VAN) de la part des créanciers du Club de Paris, complétée par une action au moins aussi favorable de la part des créanciers bilatéraux non membres du Club de Paris, est suffisante pour rendre la dette soutenable.

Trois situations sont envisageables :

  • Si la dette est soutenable après réduction de dette, le pays n’est pas éligible ;
  • Si la dette du pays reste insoutenable malgré l’application des termes de Naples, le pays entre dans la deuxième phase. Les objectifs à atteindre en termes de ratio de soutenabilité au point d’achèvement sont fixés à ce stade ;
  • Si un doute existe quant à la soutenabilité de la dette, des réductions supplémentaires sont appliquées.
  • Deuxième phase (période intermédiaire)

 Lorsqu’un pays est éligible, il doit mettre en place des programmes de réformes économiques pendant trois ans. Toutefois, cette période peut être plus courte si, grâce aux réformes, les performances économiques s’améliorent rapidement. Au cours de cette deuxième phase, les créanciers fournissent des concours sous différentes formes.

  • Fin de la deuxième phase : point d’achèvement

Le ratio « VAN de la dette / exportations » à atteindre au point d’achèvement est fixé au point de décision. Les créanciers membres du Club de Paris proposent une réduction de la VAN du stock de la dette de 80 % (termes de Lyon). Les autres créanciers commerciaux et bilatéraux doivent entreprendre des actions au moins équivalentes. Les institutions multilatérales procèdent également à des réductions de la VAN de leurs créances de manière à assurer un traitement global et équitable pour tous les créanciers impliqués.

B – L’INITIATIVE PPTE II « RENFORCÉE »

Suite aux critiques formulées à l’égard de l’Initiative PPTE (« Jubilée 2000 »), les pays du G7 ont modifié l’Initiative PPTE lors du sommet à Cologne en juin 1999. Un  ensemble plus ambitieux d’objectifs a été assigné à l’Initiative renforcée :

  • Assurer une sortie définitive du cycle de rééchelonnement de la dette,
  • Promouvoir la croissance,
  • Libérer des ressources pour un surcroît de dépenses sociales (préalable essentiel à la mobilisation d’un large soutien de la communauté des bailleurs de fonds).

En ce qui concerne la mise en œuvre de l’Initiative PPTE renforcée, les ratios ont été assouplis, le pourcentage de réduction a été augmenté et la période nécessaire pour pouvoir bénéficier d’une réduction de dette a été réduite :

  • Assouplissement des ratios pris en considération pour déterminer la soutenabilité de la dette d’un pays
  • Le ratio cible « VAN / exportations », auparavant situé dans une fourchette de 200-250 % a été abaissé à 150 %. Cela permettra à la fois d’augmenter le volume de l’aide et le nombre de pays admis à bénéficier de l’Initiative. Selon le FMI, cette mesure devrait coûter sept milliards de dollars de plus (au point de décision, en VAN de 1998).
  • Pour les pays ouverts, le critère est désormais d’avoir un ratio « Exportations de biens et services / PIB » de 30 % au lieu de 40 %. Pour que les pays ouverts puissent bénéficier de l’Initiative, le ratio « Recettes fiscales / PIB » doit désormais être égal à 15 % au lieu de 20 %. Enfin, pour ces pays, le ratio cible « VAN de la dette / recettes budgétaires » a été abaissé de 280 % à 250 %. Selon le FMI, ces mesures devraient représenter un coût supplémentaire de trois milliards de dollars (en VAN de 1998).
  • Calcul de l’allègement de la dette au point de décision

Alors que dans la version initiale de l’Initiative PPTE, l’allègement de la dette était basé sur des projections (réalisées au point de décision) de la VAN de la dette et des exportations au point d’achèvement, l’allègement est désormais calculé au point de décision en fonction des dernières données disponibles sur la VAN de la dette et les exportations.

  • Augmentation du taux d’annulation des dettes bilatérales

 Le taux d’annulation de la dette contractée auprès des créanciers bilatéraux du Club de Paris est passé de 80 % à plus de 90 %.

Pour les PPTE non éligibles à l’Initiative, le taux de réduction désormais appliqué est de 67 %. Auparavant, selon les termes de Naples, il se situait entre 50 % et 67 % selon les pays.

  • Mise en place de points d’achèvement flottants

Désormais, les pays pourront bénéficier des réductions de dette dès qu’ils appliquent des politiques économiques appropriées et que leurs performances correspondent à la trajectoire prévue.

  • Apport d’une aide au cours de la période intermédiaire

Alors qu’il est prévu que les réductions de dette aient lieu au point d’achèvement, les créanciers bilatéraux et multilatéraux pourront fournir une assistance au cours de la période intermédiaire. Les pays débiteurs pourront ainsi bénéficier plus rapidement d’une réduction de dette.

  • Resserrement des liens entre allègement de la dette, réduction de la pauvreté et application de politiques sociales pour les PPTE

Depuis l’adoption de l’Initiative PPTE renforcée, les réductions de dette obtenues grâce à l’application de l’Initiative PPTE doivent être intégrées à des efforts plus globaux de réduction de la pauvreté. Ces efforts sont coordonnés pour chaque pays au sein d’un Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP) élaboré par le gouvernement qui doit être jugé complet et satisfaisant pour que l’annulation de la dette soit effective.

  • Apport de nouveaux financements à titre de dons ou de prêts à des conditions très douces

La Bolivie a été déclarée éligible aux initiatives PPTE I et II, et bénéficie actuellement de ces nouveaux financements dans la mise en œuvre du 3ème volet du programme PPTE.

III – LE DÉROULEMENT DU PROCESSUS : LE CAS DE LA BOLIVIE

A – PREMIERE ÉTAPE : INITIATIVE PPTE INITIALE (SEPTEMBRE 1997-SEPTEMBRE 1998)

En Septembre 1997, le FMI a décidé que la Bolivie était éligible pour l’allègement sous l’Initiative PPTE initiale à condition que le pays puisse prouver qu’il pouvait utiliser l’allègement de la dette « de façon raisonnable » (par le biais de réformes).

En effet, la Bolivie a rempli les trois critères d’admissibilité du programme initial de l’initiative PPTE :

  • En 1997, la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportation de la Bolivie est à peu près deux fois supérieure à 150 %,
  • Environ 63 % de la population est considérée comme pauvre et 38 % extrêmement pauvre,
  • La Bolivie a entrepris des programmes de réformes avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale au cours des 15 dernières années.[7]

La Bolivie est l’un des quatre pays de l’hémisphère qui participent à la réduction accélérée de la dette extérieure des PPTE (avec le Guyana, le Mozambique et l’Ouganda). Elle a satisfait aux exigences de la première étape de ce programme en septembre 1998, un an après avoir atteint le stade de la prise de décision en septembre 1997.

Le montant total de l’allégement du service de la dette que lui ont consenti tous les créanciers au titre de l’Initiative a atteint approximativement 760 millions de dollars US (en valeur nominale), ce qui équivalait à une réduction de 448 millions de dollars US en valeur actualisée de sa dette extérieure de 1998, soit de plus de 13% de l’encours de sa dette.[8]

B – LES FLUX D’ALLÈGEMENT DE LA DETTE SOUS L’INITIATIVE PPTE RENFORCÉE  (FÉVRIER 2000-JUIN 2001)

A partir de septembre 1998, la Bolivie a bénéficié d’un arrangement de trois ans au titre de la Facilité pour la Réduction de la Pauvreté et la Croissance (FRPC) avec le Fonds Monétaire International. La troisième année de l’accord au titre de la FRPC a été approuvée par le FMI le 8 juin 2001. Les représentants des pays créanciers ont jugé que la Bolivie respectait les critères nécessaires et avait donc droit à un allègement de la dette supplémentaire dans le cadre du second volet « renforcé » du programme destiné aux PPTE. Après la mise en place de toutes les dispositions du programme, la Bolivie a bénéficié d’un allègement additionnel de 854 millions de dollars US en VAN de 1998, ce qui a ramené le pourcentage de sa dette extérieure de 110 % du PNB à environ 50 % au cours du premier semestre 2001.

 1 – Les créanciers multilatéraux ont dû fournir 68,6 % de l’aide totale assurée dans le cadre du deuxième volet du programme d’allégement de la dette des PPTE :

  • La BID, le plus important créancier, a assuré un allégement de 307 millions de dollars US (soit 36 % du total),
  • L’AID/BIRD (Banque mondiale) : 139,6 millions de dollars US (16,4 % du total),
  • Le FMI : 55,3 millions de dollars US (ou 6,5 % du total),
  • D’autres prêteurs multilatéraux – CAF, FONPLATA, FIDA, FONDS DE FIDUCIE, FONDS DE L’OPEP et NDF ont assumé le reste.

2 – Dans le cadre du second programme conçu à l’intention des PPTE, les créanciers bilatéraux et commerciaux ont fourni 268,4 millions de dollars US (soit 31,4 % du total de l’allégement accordé) :

Le Club de Paris en a assumé la part du lion, mais la Chine, Taïwan, le Brésil et les prêteurs commerciaux ont également apporté leur contribution.

À l’issue de ces deux programmes, la dette externe totale de la Bolivie en valeur actualisée nette a été évaluée à 4,2997 milliards de dollars US pour 2002.

L’allègement total de la dette sous les initiatives PPTE initiale et renforcée est cependant moins important que l’allègement négocié par la Bolivie au cours des sept cycles de négociation avec ses créditeurs du Club de Paris de 1986 à 1998. Pendant les deux premiers cycles, la Bolivie a obtenu un allègement temporaire par rééchelonnement du service de la dette avec des périodes de grâce de 4 à 5 ans.

Lors du troisième cycle en 1990, la Bolivie a reçu un allègement réel de la dette selon les termes de Toronto (un tiers du service de la dette antérieur à 1985 annulé) et a été le premier pays en-dehors de l’Afrique subsaharienne à recevoir ce traitement. Au cours des cycles suivants, la dette bilatérale bolivienne a été allégée par l’annulation en 1998 de 1 354 millions de dollars US.

 C – LE « DIALOGUE NATIONAL »  ET UNE CONDITIONNALITÉ : L’ÉLABORATION DU DSRP

L’initiative PPTE renforcée est conditionnée par l’élaboration d’un Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP) : le gouvernement bolivien a décidé de réaliser ce DSRP par le biais d’un « Dialogue national ».

Le premier Dialogue national, intitulé « La Bolivie en marche vers le XXIème siècle » a eu lieu en 1997 et a marqué le début d’un nouveau processus participatif : il a réuni des représentants du pouvoir central, des principaux groupes organisés de la société civile et des partis politiques. Fin 2000, le deuxième Dialogue national « Croissance Économique et Lutte contre la Pauvreté » a fixé comme objectif de traiter les quatre piliers du programme de lutte contre la pauvreté : opportunité (croissance mieux distribuée), équité (amélioration des niveaux de vie des plus pauvres), institutionnalisation (efficacité de l’administration) et dignité (sortir du circuit de la drogue). Pour que ces objectifs soient atteints, la communauté internationale apportera un appui financier qui se traduira par un accès accru aux prêts concessionnels, à l’élaboration de stratégies de développement durable ou par des réformes approfondies des institutions et de la législation.

Sur les 90 millions de dollars US libérés par l’initiative PPTE renforcée, 70 % seront administrés par les autorités municipales, le reste étant du ressort des départements. Quant aux critères d’attribution, suivant les indicateurs de pauvreté, ils seront révisés tous les cinq ans.

En mars 2001, le gouvernement bolivien a publié le DSRP inspiré des conclusions des deux premiers Dialogues nationaux ; il a ensuite révisé la stratégie de réduction de la pauvreté de son DSRP en septembre 2003 et l’a présentée au groupe consultatif en octobre 2003, où elle a été accueillie favorablement.

Cette stratégie révisée est actuellement soumise à la société civile au travers du troisième Dialogue national (de décembre 2003 à avril 2004). C’est également sur la base du DSRP que seront établis les futurs programmes appuyés par la FRPC.

D – LE POINT SUR L’INITIATIVE « POST-PPTE » EN 2004 : L’APPUI DES PRINCIPAUX BAILLEURS DE FONDS MULTILATÉRAUX

1 – De « l’Accord de Confirmation » du FMI aux prêts concessionnels au titre de la FRPC (fonds fiduciaire FRPC-PPTE)[9]

La Bolivie a atteint son point de décision en novembre 2003 et a été déclarée admissible à un troisième volet PPTE (dénommé « Post-PPTE ») ; le 2 avril 2003 elle a conclu  avec le FMI un accord de confirmation (« Stand-by arrangement ») d’une durée d’un an, par lequel le FMI donne à la Bolivie l’assurance de pouvoir effectuer des achats (tirages) au compte des ressources générales jusqu’à concurrence d’un montant déterminé, sous réserve qu’elle respecte les modalités énoncées dans l’accord sous-jacent. Les tirages au titre d’un accord de crédit sont soumis à la politique des tranches de crédit. L’accord d’un montant de 118 millions de dollars est une solution temporaire préalable à la négociation de la FRPC. Conformément à cet accord, une première tranche de 59 millions de dollars a été décaissée immédiatement. Les deuxième et troisième tranches (de 15 millions de dollars chacune) ont été décaissées à la suite de la conclusion des première et deuxième revue du programme respectivement en juillet et octobre 2003. Lors de la conclusion de la deuxième revue, le FMI a déclaré que le suivi du programme était globalement satisfaisant, malgré l’ampleur du déficit budgétaire. Il s’est notamment déclaré satisfait du vote par le Congrès du nouveau code des impôts. La troisième revue pourrait être conclue en janvier ou février 2004.

Compte tenu de la gravité de la situation actuelle et des incertitudes politiques et sociales pesant sur l’ampleur du déficit en 2004, le FMI et les autorités boliviennes négocient actuellement une extension de l’actuel accord, avec une augmentation des financements de l’ordre de 30 millions de dollars (25 %), ce qui laisserait le temps au gouvernement de prendre les mesures nécessaires, concernant notamment la révision de la Loi sur les hydrocarbures et sa négociation avec les compagnies pétrolières, le référendum prévu en mars concernant la décision d’exporter ou non le gaz et enfin l’ajustement fiscal de 2004. Une FRPC pourrait alors être négociée mi-2004 pour prendre le relais de l’accord de confirmation et donner l’accès à des ressources concessionnelles à la Bolivie.

2 – La Bolivie éligible aux crédits de l’AID

La Banque mondiale estime qu’il n’est pas opportun d’adopter une attitude attentiste dans la période actuelle qu’elle considère comme décisive dans l’histoire bolivienne. Elle a élaboré une stratégie d’assistance pays (« Country Assistance Strategy » – CAS) pour les années 2004-2007 qui a été présentée au Conseil d’administration de la Banque mondiale en janvier 2004. Cette stratégie est découpée en deux phases, la première phase durant jusqu’à la tenue de l’Assemblée constituante prévue pour la fin 2004.

Pendant la première phase, la Banque mondiale apportera une aide financière importante et de l’assistance technique. Si la situation économique, sociale et politique, après la tenue de l’Assemblée constituante, parait viable et permet une action efficace de la Banque mondiale, celle-ci apportera, lors de la deuxième phase, une aide substantielle ayant pour objectif de réduire les inégalités et de favoriser les activités créatrices de revenus pour les populations pauvres. Si ces conditions n’étaient pas réunies, la Banque apporterait une aide plus modeste centrée uniquement sur les infrastructures de base et les secteurs sociaux.

D’autre part, le PIB par habitant estimé pour les prochaines années restera inférieur au seuil fixé par l’Association Internationale pour le Développement (AID). Ainsi, contrairement aux prévisions initiales, la Bolivie sera éligible aux crédits de l’AID jusqu’à la fin du cycle du programme PPTE actuel. Le pays bénéficiera également de prêts de la BIRD.

3 – Les programmes de prêts de la BID

Le programme de prêts de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) pour 2003 a été composé de neuf prêts représentant 217 millions de dollars US. La Banque a approuvé plusieurs programmes en 2003, dont :

  • Un programme d’appui à la réforme fiscale ciblé sur la réforme du système
    des retraites d’un montant de 63 millions de dollars : l’objectif est de réduire de 5 % à 3,5 % du PIB le déficit budgétaire dû au financement des retraites,
  • Quatre programmes d’appui sectoriel autorisant un décaissement total de 73,5 millions de dollars,
  • Un programme destiné à renforcer la compétitivité de l’économie bolivienne, augmenté de 50 millions de dollars en décembre 2003 suite à la crise d’octobre (pour un montant total porté à 87 millions de dollars US).

 En 2004, la BID prévoit d’examiner huit nouveaux projets pour un montant total de 81 millions de dollars.[10]

La Bolivie bénéficie donc d’une assistance des créanciers multilatéraux –ainsi que des créanciers bilatéraux avec les Etats-Unis et plusieurs pays de l’Union Européenne- pendant la période « intermédiaire » de l’Initiative PPTE, même s’il est prévu que les réductions de dette aient lieu au point d’achèvement.

E – PROGRESSION DES INITIATIVES PPTE I, II ET « POST-PPTE » DEPUIS 1997

  InitiativePPTE initiale Initiative PPTE renforcée Initiative « Post PPTE »
1997(Septembre) Point de décision
1998(Septembre) Point d’achèvement
2000(Janvier) Présentation du DRSP intérimaire
2000(Février) Point de décision
2001(Juin) Point d’achèvement
2003(Novembre) Point de décision
2003(Octobre) Rapport d’avancement sur le DRSP finalisé et stratégie révisée
2003(Avril) Accord de confirmation conclu avec le FMI (expiration en avril 2004)
2004(Janvier-avril) DRSP actuellement soumis au Dialogue national
2004(Juin-juillet) FRPC qui prendra le relais de l’Accord de confirmation
2004-2007 Country Assistance Strategy (CAS) de la Banque mondiale


IV – L’INITIATIVE PPTE EN BOLIVIE : BILAN ET PERSPECTIVES FACE A L’AUGMENTATION DE LA DETTE EXTÉRIEURE

 A – L’EXPLOSION DU NIVEAU DE LA DETTE EXTÉRIEURE BOLIVIENNE EN 2003

Aujourd’hui, la dette extérieure bolivienne atteint des sommets historiques : près de 4,8 milliards de dollars US, un niveau jamais connu depuis dix ans. Elle correspond à un endettement de 578 dollars US par Bolivien pour un PIB / habitant inférieur à 900 dollars US. L’explosion de la dette externe, + 490 millions par rapport à 2002 (une augmentation de 11,4 %) provient essentiellement du financement du déficit budgétaire, qui s’est élevé à 8 % du PIB fin 2003.[11]

La loi de finances pour 2004, récemment adoptée et placée sous le signe de la rigueur et de l’austérité, ne laissera que peu de marge de manoeuvre au gouvernement, 89 % du budget étant consacrés à des dépenses de fonctionnement quasi incompressibles. Le recours à l’endettement externe se présente aujourd’hui comme la seule issue. En effet les emprunts d’Etat lancés sur le marché intérieur -qui ont d’ailleurs doublé en quatre ans- ont un coût élevé et contribueraient, s’ils devaient augmenter trop vite, à creuser les déficits des prochains budgets.

Cette hausse subite intervient après quatre années d’une baisse régulière que l’on attribue aux effets du premier programme PPTE d’allègement de la dette bolivienne. En effet, la mise en œuvre du programme PPTE a apporté à la Bolivie un fort allègement de sa dette extérieure, dont l’importance peut se mesurer au montant de l’allègement qu’elle compte recevoir une fois le programme complété. On prévoit que pour la période 2002-2048, l’allègement que recevra la Bolivie sous forme d’allègement traditionnel[12], allègement dans le cadre de PPTE I, PPTE II et le dénommé « Post-PPTE » approchera les 3 milliards de dollars US.

L’initiative PPTE établit bien un lien entre annulation de la dette et lutte contre la pauvreté : aujourd’hui l’initiative a-t-elle effectivement atteint ce double objectif et qu’en est-il de ses effets réels sur la situation économique et sociale du pays ?

B – FAIBLES RÉPERCUSSIONS DE L’INITIATIVE PPTE II SUR LA DETTE EXTÉRIEURE

Même si entre 1998, année pendant laquelle la Bolivie a commencé à bénéficier d’un allègement PPTE, et août 2002, l’allègement en valeur nominale a atteint les 390 millions de dollars US, la deuxième édition PPTE II ne contribue que faiblement à la diminution de la dette externe de la Bolivie.

En effet, dans le PPTE II, la Bolivie doit rembourser sa dette, mais celle-ci est réaffectée par les organisations et pays donneurs aux projets de développement mis en oeuvre par les municipalités boliviennes. Une partie de ces fonds sera en réalité consacrée à une aide budgétaire, mais bien insuffisante pour compenser l’augmentation de la dette externe. Les projections de la Banque mondiale montrent cependant que la dette externe reste « soutenable ». Ramenée en valeur présente, celle-ci ne représente que 32 % du PIB et le service de la dette, 19 % des exportations, un ratio finalement assez bas. En revanche l’évolution de la dette interne est inquiétante, en valeur actuelle (plus élevée que son montant nominal) elle représente 24,8 % du PIB et son service près de 21 % des revenus de l’Etat. La réforme du code des impôts dont l’application a été différée de quelques mois, ne devrait pas permettre au Trésor National d’engranger un supplément de recettes fiscales supérieur à 1% de PIB. La Bolivie restera donc encore dépendante, vraisemblablement pour plusieurs années, de l’aide extérieure qui représente environ 10 % du PIB et le tiers du budget.

C – LE RECOURS AUX DONS ET PRÊTS NON CONCESSIONNELS DANS LE CADRE DE L’INITIATIVE PPTE : UNE SOLUTION NÉCESSAIRE MAIS TEMPORAIRE

La complémentarité des ressources PPTE sans lesquelles les objectifs du programme seraient sévèrement limités est un aspect important à souligner. Si, en mettant en œuvre le programme, l’idée est que tous les PPTE doivent parvenir à résoudre réellement et définitivement le problème de leur dette extérieure, ils devront continuer à recevoir des ressources sous forme de donations pendant un certain temps. La viabilité fiscale est liée à l’évolution du déficit premier pour lequel il a été nécessaire de garantir la complémentarité de PPTE, essentiellement sous forme de donations, et réduire ainsi la nécessité de ces pays d’avoir recours à des prêts (intérieurs ou extérieurs) non concessionnels.

Un fait préoccupant pour la Bolivie est que ce pays est proche de sa « qualification » pour les fenêtres concessionnelles de la Banque mondiale et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et, par conséquent, de certains créditeurs bilatéraux.

Il est prévu que, à partir de 2004, des fenêtres moins concessionnelles soient utilisées par la Banque mondiale et, à partir de 2007, par la BID. Cela implique que la Bolivie soit très bientôt obligée de commencer à capter des crédits sur le marché international, ce qui élèvera sans aucun doute les ratios de la dette à moyen terme.

La possibilité de prolonger son accès à ces ressources concessionnelles donnerait une base plus solide à une véritable solution du problème de la dette bolivienne, en attendant d’être en mesure d’exploiter ses seules ressources potentielles qui pourraient provenir de l’exportation du gaz naturel, actuellement évaluées à 500 millions de dollars.

Aujourd’hui cependant, les perspectives de commercialisation du gaz à l’extérieur s’éloignent : le client californien pressenti semble avoir trouvé d’autres fournisseurs et la question de l’exploitation du gaz devra, de toutes les manières, être soumis à un référendum dont l’issue est aujourd’hui incertaine. La Bolivie connaît donc des difficultés pour pénétrer les grands marchés à l’exportation. En conséquence, elle manque de devises pour acheter nombre d’importations essentielles, ce qui peut expliquer une partie importante de sa dette et contribuer à sa pauvreté généralisée.

Pour la Bolivie, la réduction de la dette peut donc faire partie d’une « solution » partielle et temporaire à apporter aux problèmes que posent les flux de capitaux Nord-Sud, mais elle n’est pas une solution en elle-même. Elle peut être utilisée comme un recours d’urgence, à défaut d’une véritable stratégie de plus vaste portée qui prendrait en compte les causes réelles du déficit budgétaire et qui engloberait, entre autres, les moyens de financement du développement et les possibilités d’expansion et de diversification des exportations.

 

CONCLUSION 

Parmi les critiques formulées à l’encontre de l’Initiative PPTE, il semblerait que l’approche purement macro-économique de l’initiative ne permette pas de prendre en compte les critères sociaux et environnementaux qui devraient être utilisés pour évaluer le niveau de soutenabilité de la dette. En effet, certains pays peuvent afficher des résultats macro-économiques qui ne reflètent pas les carences sociales de leur politique (carences révélées par des indicateurs de développement humain ou de pauvreté tels que ceux du PNUD – Programme des Nations Unies pour le Développement). L’objectif unique des réformes économiques ne doit plus être le paiement de la dette, mais la satisfaction des besoins vitaux des populations.

Sur ce plan, certaines institutions et ONG considèrent justement que malgré la mise en place de ces initiatives, la politique de réduction de la pauvreté en Bolivie est un échec.[13] Selon le Rapport du PNUD sur le développement humain en Bolivie paru en 2002[14], l’Etat bolivien est appauvri, et ce malgré les réformes institutionnelles et l’appui financier raisonnable reçu des partenaires internationaux.

D’après le CEDLA (Centro de Estudios para el Desarrollo Laboral y Agrario) de La Paz, la mise en œuvre pendant 17 années consécutives de programmes d’ajustement structurel visant essentiellement à stabiliser les prix n’a eu aucune répercussion sensible en Bolivie.

La croissance du PIB a été modérée et les résultats obtenus sur le plan social ont été médiocres en raison de l’accroissement des inégalités et de la concentration des revenus entre les mains d’une minorité ; les conditions précaires de travail sans droit à la sécurité sociale ont favorisé une faible productivité et offert peu de possibilités de se lancer dans une activité économique individuelle pour 70 % de la population urbaine.

De nombreuses institutions, dont le CEDLA, considèrent donc que les programmes d’ajustement structurel sont responsables de l’appauvrissement de la Bolivie. Selon le CEDLA, l’élaboration des DRSP n’y change rien et est plutôt l’aveu que les programmes d’ajustement structurel ont eu un impact négatif sur le secteur social en général. D’autre part, malgré les mesures d’allègement accordées par un grand nombre de créanciers, le montant de la dette bolivienne a augmenté en valeur réelle entre 1981 et 2003, passant de 2,6 milliards à 4,8 milliards de dollars US, allant de pair avec un chômage massif et un recul sensible des échanges.

Ces prises de position s’opposent à celle de la Banque mondiale : celle-ci part du principe que sa mission est de réduire la pauvreté et estime qu’un grand fossé existe entre son discours et celui des partisans des Droits de l’Homme. Des divergences de vues considérables persistent au sujet du lien entre les effets des politiques d’ajustement structurel et de la dette extérieure, d’une part, et l’attention inexistante ou insuffisante accordée aux droits économiques, sociaux et culturels dans les pays en développement et l’incapacité de les promouvoir et de les protéger, d’autre part. Les emprunteurs mettent en avant leur niveau d’endettement élevé, le service de la dette et les programmes d’ajustement structurel imposés par les prêteurs tandis que ces derniers mettent en cause les mauvaises politiques, la mauvaise gouvernance ou la mauvaise gestion des affaires publiques, la corruption et l’impunité dans les PPTE.

Le Président de la Banque mondiale Mr James D. Wolfensohn[15] a récemment reconnu que l’objectif d’une réduction de moitié de la pauvreté d’ici 2015 est compromis et n’a aucune chance d’être atteint à moins que les pays riches n’augmentent leurs contributions et n’améliorent la coordination de leurs activités. Un grand fossé sépare encore les promesses faites par le Groupe des huit pays les plus industrialisés (G-8) au Sommet qui s’est tenu au Canada début 2002 et les estimations « irréalistes » formulées par la Banque mondiale et le FMI, qui justifient les allégations des ONG selon lesquelles les interventions de ces deux organismes dans le processus d’allégement de la dette ont jusqu’à présent été déplorables.[16]

Pourtant, la mise en pratique récente de l’initiative PPTE, le manque de recul et les derniers bouleversements politiques et sociaux peuvent rendre difficile la réalisation d’un bilan objectif de l’initiative d’allègement de la dette en Bolivie. De façon générale, peut-on imputer le manque d’amélioration dans les domaines économique et social aux répercussions des seuls programmes d’ajustement structurel mis en place depuis une vingtaine d’année pour réduire l’endettement du pays ? Ne faudrait-il pas nuancer la corrélation entre réduction de la pauvreté et croissance économique ou celle entre ajustements structurels et réduction de la pauvreté ?

D’autre part, en ajoutant des conditions de lutte contre la pauvreté à leurs programmes d’ajustement, le FMI  et la Banque mondiale ne conduisent-ils pas les PPTE –et plus particulièrement la Bolivie- dans une impasse en leur imposant des objectifs inconciliables à court terme ?

BIBLIOGRAPHIE

  • Rapports

Andersen Lykke E. and Nina Osvaldo, “The HIPC Initiative in Bolivia”, Canadian Journal of Development Studies, Volume XXII, N°2, 2001

Béranger-Lachand Sophie, « Initiative d’allègement de la dette des Pays Pauvres Très Endettés – Etat d’avancement à fin 2000 », Bulletin de la Banque de France, N°86, février 2001

Bougouin Anne-Sophie & Raffinot Marc – ACDE & Université Paris IX Dauphine (EURISCO), « L’initiative PPTE et la lutte contre la pauvreté », novembre 2001

Comité du Développement du FMI – Comité Ministériel Conjoint des Conseils des Gouverneurs de la Banque et du Fonds sur le transfert de ressources réelles aux pays en développement, « Initiative en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) : rapport d’avancement », FMI, 12 septembre 2003

Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies – Conseil économique et social, « Droits économiques, sociaux et culturels », 23 octobre 2002

FIDA – Fonds International de Développement Agricole – Conseil d’Administration,  « Participation du FIDA à l’Initiative renforcée pour la réduction de la dette des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) », 9 août 2000

IMF – Western Hemisphere Department, “Bolivia : second review under the stand-by arrangement and request for waiver of applicability and modification of performance criteria”, IMF Country Report N°04-5, January 2004

The World Bank, “Global Development Finance – Striving for stability in development finance”, Analysis and Statistical Appendix 2003, April 2, 2003

The International Monetary Fund and The International Development Association, “Bolivia : Completion point document for the Enhanced Heavily Indebted Poor Countries (HIPC) Initiative”, FMI, May 21, 2001 

Bulletin du PRC PPTE et du PRC CEP, « Stratégie de Financement du Développement », in Debt Relief International, N°17 – 3ème trimestre 2003

  • Articles

Bulletin d’Information du Programme du Renforcement des Capacités d’Analyse et de Stratégie de la Dette, « Stratégie de Désendettement des PPTE » in  Debt relief International, N°13 – 3ème trimestre 2002

Cavero Uriona Ramiro, Requena P. Juan Carlos, Núñez Juan Carlos, Eyben Rosalind et Lewis Wayne, « Le DSRP en Bolivie : 5 points de vue » in Finances & Développement, juin 2002

Gupta Sanjeev, Plant Mark, Dorsey Thomas et Clements Benedict, « La FRPC répond-t-elle aux attentes ? » in Finances & Développement, juin 2002

L’écho des CSLP, « État d’avancement de l’I-PPTE renforcée », Lettre d’information du Ministère des Affaires Etrangères sur le Projet d’Appui à l’élaboration et à la mise en œuvre des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté, Numéro 7, octobre-décembre 2003

Lévêque Frédéric, « La dette illégitime de la Bolivie » in Revue du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), 9 février 2004

Millet Damien, « L’initiative PPTE : entre illusion et arnaque » in Revue du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), 30 novembre 2003

Toussaint Eric, « Briser la spirale infernale de la dette » in Le Monde Diplomatique, septembre 1999

Vilanova Juan Carlos et Martin Matthew, « Le Club de Paris » in Debt Relief International, Londres 2001

  • Sites internet

Banque mondiale :
http://www.worldbank.org/hipc/french/french.html

BID :
http://www.iadb.org/

Club de Paris :
http://www.clubdeparis.org/ 

Dette & Développement – Plate-forme d’information et d’action sur la dette des pays du Sud
http://www.dette2000.org/

  • Sites internet

DREE (Mission Economique de la Bolivie) :
http://www.dree.org/bolivie/

FMI :
http://www.imf.org/


[1] Cf. article de Damien Millet, « L’initiative PPTE : entre illusion et arnaque » in Revue du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), 30 novembre 2003

[2] Rapport de Anne-Sophie Bougouin & Marc Raffinot – ACDE & Université Paris IX Dauphine (EURISCO), « L’initiative PPTE et la lutte contre la pauvreté », novembre 2001, pp 2-3

[3] La valeur actualisée nette de la dette rend compte de son degré de concessionnalité. Elle est égale à la somme de toutes les obligations futures au titre du service de la dette existante (principal et intérêts), à laquelle on applique un taux d’actualisation égal au taux d’intérêt du marché. Lorsqu’un prêt est assorti d’un taux d’intérêt inférieur à celui du marché, la VAN de la dette qui en résulte est inférieure à sa valeur nominale, l’écart représentant l’élément de don.

[5] Cf. annexe « schéma du mécanisme PPTE I et II » à la fin de ce dossier p 33

[6] Le but des concours au titre de cette facilité est de soutenir des programmes d’ajustement afin d’améliorer sensiblement et durablement la situation de la balance des paiements et de favoriser une croissance durable qui entraîne une hausse du niveau de vie et un recul de la pauvreté. Les prêts sont décaissés dans le cadre d’accords triennaux, sous réserve du respect de critères de réalisation et de l’achèvement des revues périodiques du déroulement du programme. Les prêts sont assortis d’un taux d’intérêt annuel de 0,5 % et ont une durée de 10 ans, avec un différé de remboursement de 5 ans et demi.

[7] Lykke E. Andersen and Osvaldo Nina, “The HIPC Initiative in Bolivia” in Canadian Journal of Development Studies, Volume XXII, N°2, 2001, pp 353-354

[8] FMI 1999

[9] Le fonds fiduciaire FRPC-PPTE a été créé pour bonifier les taux d’intérêt des prêts FRPC pendant la période 2002-2005 et pour financer des allègements de dette dans le cadre de l’Initiative PPTE. Les ressources du fonds fiduciaire FRPC-PPTE se composent des dépôts et des contributions sous forme de dons provenant de 93 pays membres et des contributions du FMI. La contribution du FMI provient pour l’essentiel des revenus de placement du produit net des ventes d’or hors marché effectuées en 1999-2000.

[10] Rapport de présentation du « Contrat de désendettement et de développement Bolivie – Aide budgétaire », Ministère des Affaires Etrangères – Département DCT, Décembre 2003, pp 7-8

[11] Cf. article de la Mission Economique de La Paz, « Bolivie : le déficit budgétaire provoque une augmentation de la dette publique », 17 décembre 2003

[12] Allègement accordé au pays selon les termes de Naples, c’est-à-dire une annulation de 67 % de la dette éligible avant PPTE I

[13] Cf. article de la Mission Economique de La Paz, « Bolivie : Le programme économique présenté par le Président Mesa », 16 février 2004

[14] Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), « Bolivia – Human Development Report 2002 – Summary », La Paz, mars 2002, p. 16

[15] Déclaration faite le 24 septembre 2002 à l’agence de presse Reuter à Nashville (Tennessee) avant la réunion annuelle des actionnaires de la Banque et du FMI

[16] Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies – Conseil économique et social, « Droits économiques, sociaux et culturels », 23 octobre 2002, pp. 17-18

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, Bolivie, United States

LE MOUVEMENT DES COCALEROS en Bolivie


I – LES COCALEROS ONT-ILS UNE STRATÉGIE DE PRESSION SUR LE POUVOIR OU UNE STRATÉGIE D’ACCESSION AU POUVOIR ?

A – LES BLOQUEOS ET LA CONQUETE DU POUVOIR LOCAL : UNE STRATÉGIE DE PRESSION SUR LE POUVOIR

Les cocaleros sont passés de la seule résistance contre la répression militaire et les politiques d’éradication de la coca à la conquête du pouvoir local. Pour ce faire, ils ont surtout utilisé comme moyen de pression sur les gouvernements en place des barrages sur les routes nationales (les fameux « bloqueos »). Ces actions paralysent l’économie et vont au delà de la stricte légalité. Il s’agit d’une non-violence active, aux confins de l’émeute, qui semble avoir été efficace dans le pays, notamment fin 2003 puisqu’elles ont contribué à la démission du président en exercice Gonzalo Sánchez de Lozada le 17 octobre. Dans ce cas précis, on peut parler de stratégie de « pression » sur le pouvoir : c’est l’unique alternative que les paysans cocaleros aient pu trouver en l’absence d’un véritable dialogue avec les responsables politiques.

D’autre part, l’organisation sociale mise en place par les cocaleros sur leur territoire après une longue absence de l’Etat leur donne une certaine autonomie et par conséquent un certain pouvoir redouté par les dirigeants politiques : en effet, les cocaleros y ont établi leurs propres formes de contrôle social, de maniement des fonds et de résolution des conflits internes. Ce qui leur donne une certaine force de pression sur le pouvoir en place, notamment parce qu’ils menacent ainsi le type de développement que cherchent à établir Washington et la classe dirigeante bolivienne dans lequel la Bolivie est appelée à jouer son rôle dans le projet de Zone de libre échange des Amériques (ALALC).

Quelques jours avant la démission du président bolivien, Evo Morales, fondateur et leader du MAS (Mouvement vers le Socialisme), déclare dans un entretien publié dans Le Monde « ne pas vouloir participer au nouveau gouvernement mais vouloir co-gouverner par le biais d’une Assemblée Constituante qui établisse une démocratie réellement participative ». Il affirme également que « les paysans –qui incluent les cocaleros- pourraient en arriver à la lutte armée si la répression gouvernementale continuait ». Il ajoute cependant que « la seule façon d’éviter d’en arriver à de telles extrêmes est l’action politique ».

Evo Morales exerce ouvertement une pression sur le gouvernement Sánchez de Lozada : il le menace d’une éventuelle « guerre civile », mais il n’a finalement pas besoin de mettre sa menace à exécution.

Cette menace –à condition qu’Evo Morales ait réellement eu l’intention de la mettre en pratique- constitue bien entendu pour lui la solution de dernier recours puisqu’il prône finalement une accession démocratique au pouvoir, avec l’espoir d’être élu un jour le premier président bolivien indien issu de la classe populaire.

B – LES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES DU 30 JUIN 2002 ET LA TRANSFORMATION PROGRESSIVE DU MAS EN PARTI POLITIQUE : UNE STRATÉGIE D’ACCESSION AU POUVOIR

Le 30 juin 2002, le MAS, mené par Evo Morales, devient la première force politique unifiée de Bolivie, après avoir obtenu 20,9 % des voix lors des élections générales.

 Les 8 sénateurs du MAS (le sénat bolivien comprend 27 sièges) et ses 25 députés (sur 130 sièges à l’Assemblée) lui permettent de se constituer en une solide opposition. La base électorale du MAS comprend plus de 30 000 familles de cultivateurs de coca ainsi qu’une proportion importante des 32 groupes indigènes de Bolivie. Certains producteurs de coca se trouvent également dispersés au sein de fédérations et d’organisations syndicales (dont l’ASP, Assemblée pour la Souveraineté du Peuple) et n’adhèrent pas au MAS.

D’après un article paru le 31 janvier dernier (Econoticias Bolivia), les populations des principales villes de Bolivie, les organisations sociales et les syndicats condamnent les mesures économiques qu’envisage de mettre en place le nouveau président Carlos Mesa (notamment concernant la hausse des impositions sur les salaires, la hausse du prix de l’essence et l’élimination de la subvention au gaz liquide domestique consommé par les ménages les plus pauvres). Cette protestation a alarmé les parlementaires du MAS qui soutiennent le président Mesa et qui ont condamné l’appel de la COB à la grève comme « séditieuse » et « golpiste » (coup d’Etat). Le MAS redoute en effet que ceux qui ne veulent pas d’élection profitent de cette convulsion sociale imminente : il craint que la lutte populaire ne soit stoppée par un coup d’Etat militaire d’extrême droite, ce qui suspendrait la démocratie, annulerait les élections et le possible accès au pouvoir du MAS. Il semble que le MAS tente de canaliser toutes les protestations sociales et le refus populaire du néolibéralisme par la voie électorale.

Le MAS forme donc sans nul doute l’un des blocs d’opposition à l’orthodoxie néolibérale et le cœur de la rénovation de la politique bolivienne. A la différence des mouvements des années 1960 et 1970, le MAS ne propose pas la dissolution de l’Etat ni la lutte des classes, mais une plus grande participation dans le système démocratique ; il exige aussi la reconnaissance de ses traditions, des pouvoirs locaux opérant dans les communautés et la reconnaissance de ses propres autorités.

En revanche, pour les cocaleros regroupés en fédérations et syndicats ne faisant pas partie du MAS, l’idée traditionnelle de « parti » n’apparaît pas. Ces mouvements évitent ainsi les pratiques sectaires et lignes politiques verticales, mais leur faiblesse structurelle à long terme peut être nocive et les mener à se disperser. Leur seul recours pour acquérir un certain poids sur la scène politique et de faire valoir leurs revendications est par conséquent de rejoindre le MAS.

 

II – QUELLES SONT LES PERSPECTIVES POLITIQUES QUE LES COCALEROS ET LE MAS ONT COMMENCÉ A DÉGAGER ?

 A – LE DOUBLE DÉFI DU MAS : COMPROMIS ET INITIATIVE POLITIQUES

 Aujourd’hui le MAS fait face à un double défi : d’une part, il devra se garder de se cantonner au rôle unique de porte-parole des paysans cocaleros (qui constituent plus ou moins 1 % de l’ensemble de la population paysanne indienne de Bolivie). D’autre part, il lui faudra démontrer, de l’intérieur même du pouvoir législatif, que le projet paysan d’octroyer, à chaque famille des zones où la coca a été éradiquée, le droit légal de planter 1 600 mètres carrés de coca constitue une solution beaucoup plus sensée, durable et sûre, tout en étant moins onéreuse, que la politique de confrontation et de répression actuellement mise en œuvre par le gouvernement. Les associations de cocaleros sont disposées à signer avec l’Etat des conventions qui puniraient sévèrement toute extension de la surface cocaïère et tout indice d’activité de transformation de la feuille en ses dérivés illicites.

Dans le même temps, le MAS devra démontrer sa capacité à élaborer des projets de loi visant à réduire la pauvreté, combattre l’exclusion et la discrimination et protéger l’environnement. Il lui faudra aussi prouver qu’il est capable de prendre des initiatives afin de transformer favorablement les relations qu’entretient actuellement la Bolivie avec le marché mondial et les puissances internationales.

 B – L’OUVERTURE D’UN DIALOGUE CONDITIONNÉE PAR LA VOLONTÉ DES ACTEURS POLITIQUES NATIONAUX ET INTERNATIONAUX

Même si aujourd’hui les cocaleros semblent avoir acquis un certain pouvoir politique grâce à la figure emblématique d’Evo Morales et à l’avènement du MAS et même s’ils sont disposés à ouvrir le dialogue et à faire des compromis avec le gouvernement, peut-on en dire autant du gouvernement bolivien et des Etats-Unis à leur égard ?

En effet, les diverses tentatives de dialogue sous les mandats des derniers présidents (Hugo Bánzer, Sánchez de Lozada) se sont invariablement soldées par un échec. Le gouvernement bolivien n’est pas parvenu à reconnaître les cocaleros comme des interlocuteurs représentant des intérêts légitimes et il n’a émis aucune proposition capable de satisfaire leurs attentes et leurs besoins. En réalité, les efforts de dialogue ne semblaient pouvoir aboutir car aucune des parties n’est parvenue à définir d’objectifs autres que ceux tournant autour de l’éradication, et moins encore à démontrer qu’il existait une possibilité de reconnaître la légitimité des objectifs de l’autre.

Jusqu’à présent, les seules réactions des gouvernements boliviens et nord-américains ont donc été la répression massive et violente –excepté les quelques tentatives de concertation sous les mandats des présidents Estenssoro et Paz Zamora. Qu’est-ce qui justifierait des modifications du comportement des politiques à l’égard du mouvement des cocaleros et du MAS ?  En effet, il semble que la politique du nouveau président Carlos Mesa soit finalement similaire à celle menée par Sánchez de Lozada, et que les promesses énoncées au départ n’aient pas été tenues : le nouveau président s’est notamment engagé à finalement ne pas interrompre la politique d’éradication forcée de la coca dans le Chapare, malgré les illusions d’Evo Morales dans ce sens.

En ce qui concerne les Etats-Unis, Washington conditionne l’octroi de ses aides économiques et financières à l’éradication de la coca sans prendre en considération les besoins élémentaires de simple survie des cocaleros. Il faudrait aller plus loin dans l’analyse des intérêts internationaux en jeu pour déterminer s’il existe actuellement un espace réel de dialogue et de négociation à ce niveau. D’autre part, l’implication d’acteurs internationaux dans les négociations avec les cocaleros complique considérablement la donne politique et en pervertit les enjeux : de quelle façon la Bolivie pourrait-elle devenir rapidement politiquement et économiquement autonome ?

CONCLUSION : UN AVENIR INCERTAIN EN BOLIVIE

Sur le plan national, les cartes sont sur la table et le défi qui attend le cabinet présidentiel est énorme. Ses membres sont des professionnels réputés qui devront mettre de l’avant les moyens nécessaires pour apporter une réponse aux revendications des mouvements des cocaleros et de la population bolivienne en général. En dépit de la compréhension que le président Mesa semble avoir de la conjoncture actuelle, il lui sera difficile de trouver des solutions rapides, et cela sans s’égarer, car le peuple bolivien et le mouvement des cocaleros restent vigilants.

Au niveau international, on peut s’interroger sur un éventuel rôle de contrepoids de l’Union Européenne à l’ingérence nord-américaine : lors du sommet conjoint avec le Groupe de Rio en 1995, certains membres de l’Union Européenne avaient accepté de s’engager dans la région du Chapare pour favoriser le développement alternatif de la coca dans le cadre du Plan « Por la Dignidad », et cela même si la région restait encore considérée dans une certaine mesure comme « la chasse gardée » des Etats-Unis. Finalement, les démarches n’ont pas eu l’effet escompté, mais elles ont cependant débouché sur de nouveaux accords bilatéraux. En outre, et en dépit de la résistance « officielle » bolivienne, certains pays européens ont récemment décidé d’organiser leur contribution au développement alternatif local en partenariat avec les autorités municipales. C’est un bon début dans le domaine de la coopération régionale européenne, mais pour l’instant les initiatives politiques dans la région ne semblent pas de rigueur.

Bibliographie

Presse

Le Monde Diplomatique, Une nouvelle gauche à l’offensive, CHÁVEZ Walter, mai 2003

Le Monde, Bolivie : le président, le syndicaliste et l’Indien, ABELLARD Alain, 11 novembre 2003

Le Monde, Entretien avec Evo Morales, leader des paysans cultivateurs de coca, DELCAS Marie, 17 octobre 2003

Lettre Internationale des Drogues N°11, La coca, les Indiens et le pouvoir, CHELET Pascal, septembre 2002

Périodiques

 N°459 de la Revue Vivant Univers : RONCKEN Theo, Les non-dits de la drogue contre la drogue, mai-juin 2002

N°28 de la Revue Problèmes d’Amérique Latine : LAZERNA Roberto, Bolivie, la politique anti-drogue du gouvernement Sanchez de Lozada, janvier-mars 1998

Sites web

http://www.econoticiasbolivia.com

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, États-Unis, Bolivie

L’ÉGLISE CATHOLIQUE EN BOLIVIE de 1960 à nos jours


Comme dans le reste de l’Amérique latine, l’Église catholique a joué un rôle central dans l’histoire politique et sociale de la Bolivie. Accompagnée des conquistadors espagnols, compagne de route des régimes conservateurs et autoritaires, l’Église s’est brusquement réveillée après le Concile Vatican II (conclave réalisé dans les années soixante-dix pour adapter le catholicisme au monde moderne), choisissant l’engagement social et la lutte pour la démocratie et la justice.

Dans la constellation latino-américaine d’épiscopats et de mouvements catholiques de base, l’Église s’est donc généralement inscrite au sein de l’aile progressiste, celle qui a tenté d’appliquer, dans un pays rongé par les dictatures militaires et les brutalités sociales, les grandes recommandations de la Conférence Épiscopale de Medellín.[1] L’Église de la libération bolivienne a prouvé ses convictions démocratiques lors des années de plomb, sous les présidences des généraux Hugo Bánzer, Natush Bush ou Garcia Meza. Ses dénonciations, au nom d’une option préférentielle pour les pauvres, de l’ « inhumanité » du modèle économique néo-libéral adopté dès 1985 par les gouvernements civils, ont entretenu ce crédit auprès d’une population socialement meurtrie qui manifeste de plus en plus son insatisfaction et son impatience (les manifestations sociales de l’année 2003 en sont d’ailleurs l’illustration).

Concurrencée au sein des milieux populaires par des Églises protestantes et des sectes, dont certaines sont appuyées par des milieux conservateurs du Sud des États-Unis, l’Église catholique cherche sa voie, hésitant entre son rôle de médiatrice et la tentation de peser plus fermement sur les grandes orientations de l’État et de la société.

I – UNE ÉGLISE CATHOLIQUE DIVISÉE ET « PLURIELLE »

 A – L’ÉGLISE DE LA LIBÉRATION : UN MOUVEMENT PROGRESSISTE EN MARGE DE LA HIÉRARCHIE CATHOLIQUE

Dans un continent à majorité catholique où l’Église est un espace privilégié de contre-pouvoirs et de participation, la théologie de la libération est d’abord surtout liée à l’Église catholique mais la déborde dès l’origine au profit de convergences œcuméniques. Impliqués auprès de la gauche radicale du continent et critique vis-à-vis de l’exercice du pouvoir au sein de l’Église catholique, ses acteurs entrent en conflit avec l’autorité vaticane et une partie du haut-clergé continental. Ils situent au centre de leur réflexion évangélique la bonne nouvelle de libération et l’option préférentielle pour les pauvres. Caractérisée par l’usage des sciences sociales, leur théologie se définit elle-même comme l’expression savante d’une mobilisation populaire incarnée par les communautés ecclésiales de base. Petites communautés de foi encadrées par des laïcs ou des prêtres apparues dès le milieu des années soixante, celles-ci ont pour vocation la conscientisation et la praxis sociale des pauvres considérés comme les sujets de leur propre libération. Leur impact, ainsi que la polarisation entre la hiérarchie catholique et l’apparition d’une Église dite populaire, est plus ou moins important selon les pays latino-américains.

En Bolivie, la théologie de la libération a connu ses heures de gloire dans les années soixante-dix, permettant à certains religieux et évêques de dénoncer l’échec social auquel ils étaient quotidiennement confrontés. La théologie de la libération a donné l’impulsion essentielle à la réflexion de rompre l’alliance traditionnelle entre l’Église et l’État.

 2 – En pratique : la lutte contre l’injustice sociale

L’Église de la Libération commence à se développer en Bolivie au début des années soixante, un peu avant le Concile Vatican II (1962-1965), dans une période caractérisée par une succession de coups d’États militaires et une forte répression religieuse. En effet, dès cette époque, les secteurs progressistes de l’Église catholique (mais aussi d’autres dénominations comme les méthodistes) qui marquent d’emblée leur distance avec le régime et critiquent la répression qui s’abat sur le pays, sont persécutés puis déportés. Des organisations telles que la « Jeunesse Catholique » et la « Ligue les Travailleurs Catholiques » sont créées et conduisent plusieurs prêtres à intégrer dans leurs actions des idées libertaires de compromis avec les plus pauvres.

La philosophie de la libération prend de l’ampleur avec la création de la « Pastoral Social »[2], l’autre pilier de l’église des pauvres en Bolivie. Les injustices, la répression et l’inégalité que subit au quotidien la population bolivienne sont alors commentées par le biais des médias.

Le mouvement clandestin « Justicia y Paz » voit le jour dans les années soixante-dix et dénonce en pleine dictature les violations des Droits de l’Homme et des droits économiques par le régime de Hugo Bánzer : Justicia y Paz défend les dirigeants ouvriers et dénonce en 1974 le massacre de centaines de paysans dans la région de la Haute Vallée de Cochabamba (Tolata et Epizana) ; les conséquences sont immédiates : les prêtres de Justicia y Paz sont détenus et expulsés du pays. Afin d’éviter d’autres représailles, la hiérarchie de l’Église catholique dissout l’organisation et les prêtres de l’Église de la Libération fondent alors en 1976 l’Assemblée Permanente des Droits de l’Homme (APDH), agissant aujourd’hui en marge de la hiérarchie de l’Église bolivienne.

Sous le régime de Hugo Bánzer en 1977, l’APDH et quelques prêtres tiers-mondistes (dont Luis Espinal, figure emblématique du catholicisme engagé et Xavier Albó, coordinateur de la « Pastoral indigène ») participent à une grève de la faim entamée par quatre femmes de mineurs afin de provoquer le rapatriement de centaines d’exilés politiques, la libération des prisonniers politiques et le retour à la démocratie. En 1979, le jésuite Luis Espinal fonde l’hebdomadaire « Aquí » qui dénonce les crimes de la dictature et influence les milieux ouvriers et étudiants ainsi que les mouvements de gauche. Cependant, Espinal est assassiné le 22 mars 1980 par les forces paramilitaires. Quelques mois plus tard, l’Église devient la cible d’une formidable répression : en juillet 1980, lors du coup d’État du Général Luis Garcia Meza, plus de 50 prêtres, religieuses et missionnaires sont emprisonnés et expulsés du pays.

Les prêtres Gregorio Iriarte[3] et Guillermo Siles[4], protagonistes du mouvement progressiste actuel, s’accordent pour dire que tout au long de cette dramatique phase de dictatures, l’Église de la Libération s’est développée, approfondie et renforcée mais n’a pas avancé dans l’étape démocratique : ce sont l’Unidad Democrática y Popular (UDP) et d’autres partis de gauche liés à la Central Obrera Boliviana (COB) qui ont pris la relève.

B – AUJOURD’HUI : DE NOUVEAUX DEFIS POUR UNE EGLISE CONTESTATAIRE

1 – L’implication de prêtres progressistes dans les mouvements sociaux

Dans le contexte actuel –démocratique et néo-libéral-, l’Église de la Libération dit être aujourd’hui encore confrontée à plusieurs défis immédiats, dont un « travail pastoral approfondi » avec les femmes et une « solide intégration œcuménique ». Aujourd’hui encore, les communautés de base et les prêtres adeptes de la Théologie de la Libération continuent ouvertement leur lutte pour de nouvelles causes dans les domaines économiques et sociaux.

Entre le 24 et le 28 avril 2000, l’action de l’Église de la Libération s’est notamment illustrée par le biais du Forum Jubileo 2000, une initiative des évêques de Bolivie qui a réuni 21 organisations et institutions nationales avec pour objectif de donner une certaine cohérence au Plan de Lutte contre la Pauvreté que le gouvernement bolivien a instauré comme pilier de son programme économique.

En octobre 2002, la marche des prêtres à Santa Cruz contre l’ALCA est également un signe qu’en dépit du pouvoir gouvernemental, l’Église de la Libération en Bolivie poursuit son chemin.

D’autre part, comme d’autres institutions de la société, l’Église catholique bolivienne a montré des signes de polarisation pendant les grands mouvements sociaux d’octobre 2003. Plusieurs médias propriété de l’Église ont pris parti en faveur de la population. Après le début du conflit, l’évêque du diocèse de El Alto, Monseigneur Jesús Juárez, a lancé un message radiophonique demandant aux oppresseurs et aux manifestants de cesser leurs actes de violence. Le 15 octobre 2003, sept jésuites et un grand nombre de religieux et de religieuses séculaires ont participé à une courte grève de la faim pour exiger la fin de la violente répression du gouvernement contre la population ainsi que la démission du Président Gonzalo Sánchez de Lozada (entre temps, la Nunciatura -l’Ambassade du Vatican en Bolivie- étudiait des solutions alternatives pour éviter cette démission). Le prêtre jésuite Ricardo Zevallos s’est déplacé dans les hôpitaux de La Paz pour soutenir les blessés, comme il l’avait fait en février 2003 au cours de l’affrontement entre la police et les militaires qui avait causé la mort de 30 personnes. L’indignation du prêtre face à la violence des conflits et à la « surdité » des dirigeants (Gonzalo Sánchez de Lozada et ses ministres) l’a amené à participer avec plusieurs autres prêtres à la grève de la faim coordonnée par l’ex-Defensora del Pueblo, Ana María Romero de Campero, formant ainsi l’un des principaux piliers de grève dans l’Église de Las Carmelitas de Sopocachi (La Paz).

2 – Une Église encore divisée

Cet engagement de plusieurs prêtres et laïcs activistes dans le mouvement d’octobre peut être considéré comme le rapprochement d’une partie de l’Église catholique vers la classe moyenne bolivienne. Mais on peut se demander si l’expérience contestataire actuelle est comparable à celle de la théologie de la libération des années soixante-dix. En effet, depuis trente ans, le contexte politico-social a évolué et les prises de position des religieux progressistes en faveur du peuple semblent moins spectaculaires : si l’année dernière certains membres de l’Église ont participé aux grèves, d’autres se sont contentés de lancer des messages « pacificateurs ».

On peut constater que l’Église est toujours divisée dans ses actions, ses implications et ses idéaux politiques et sociaux, puisque de son côté la hiérarchie de l’Église ne prend pas directement parti pour le peuple, mais se positionne en tant que médiatrice entre le peuple et l’État en exerçant un droit d’influence politique par le biais de la Conférence Épiscopale de Bolivie.[5] Cette Église dit s’efforcer de recréer une dimension politique afin que la population puisse mettre en place des structures sociales avec lesquelles elle s’identifie et auxquelles elle participe.

C – L’ÉGLISE CATHOLIQUE MÉDIATRICE ET ARBITRE

1 – L’Église arbitre entre le peuple et l’État

En novembre 1971, le sous-secrétariat du Culte est créé afin de renforcer les relations du gouvernement avec l’Église, à un moment où le pays s’est engagé sur la voie de la démocratie et où est réaffirmé le respect de l’État pour le culte. La hiérarchie catholique maintient une attitude réservée, quelquefois ambiguë, vis-à-vis d’un régime qui tente constamment d’obtenir son soutien et sa légitimation.

Pourtant, l’Église catholique a été la principale médiatrice et arbitre entre l’État et le peuple au cours des conflits récurrents et son poids au sein de la société et vis-à-vis de l’État demeure particulièrement significatif. De par ses profondes racines historiques, il semble que l’Église catholique reste l’unique institution nationale stable détentrice d’un pouvoir moral capable de rassembler l’ensemble des forces politiques et sociales.

Ce rôle de leadership de l’Église catholique s’est illustré dès le début des années quatre-vingt-dix, lorsque des milliers de boliviens (principalement d’origine indigène) ont manifesté dans les rues de La Paz pour revendiquer leurs droits à la terre et à leur culture.

L’Église a appuyé leurs demandes et a été l’intermédiaire dans les conflits concernant les réformes agraires, les droits des travailleurs et les réformes éducatives ou sanitaires, secteurs qui requéraient un processus de modernisation.

2 – Des liens Église-État renforcés dans le consensus politique (1984-2001)

Sur le plan politique, la hiérarchie de l’Église catholique (la Conférence Épiscopale) a assumé un rôle protagoniste pour instaurer un compromis en cinq occasions au cours des dix-huit dernières années, en promouvant une série d’accords et de pactes qui ont permis de renforcer le modèle politique néo-libéral en vigueur.

L’Église est intervenue tout d’abord en novembre 1984, avec le « Dialogue pour la Démocratie » qui a canalisé électoralement l’attitude conspiratrice de la confédération des entrepreneurs privés et des partis conservateurs souhaitant annuler le mandat présidentiel d’Hernán Siles Zuazo. Cet accord, violant les préceptes constitutionnels, a réduit le mandat présidentiel de Siles de quatre à trois ans et a autorisé la candidature du Vice-président Jaime Paz Zamora ainsi que la convocation à des élections anticipées.

La deuxième intervention directe de l’Église dans l’élaboration du consensus entre les partis néo-libéraux a eu lieu en juillet 1989. A cette occasion, tous les membres du système politique se sont réunis pour chercher un consensus sur l’introduction de réformes dans la Cour Nationale Électorale (CNE), en raison des dénonciations de fraude électorale lors des élections menées par la « Bande des Quatre », accusée d’avoir entravé l’arrivée de Gonzalo Sánchez de Lozada à la présidence. Cet accord n’a jamais progressé.

Le troisième et le quatrième volets de la prise de position politique de l’Église portant principalement sur des projets de lois constitutionnels ont eu lieu en février 1991 et en juillet 1992. Le dernier « Accord pour la Modernisation de l’État et le Renforcement de la Démocratie » de 1992 a reçu un engagement particulièrement important de la part des signataires et a abouti à une étape de consensus pour les politiques de privatisation des ressources publiques ; ces politiques ont été mises en œuvre par la suite par le gouvernement Sánchez de Lozada.

Enfin, en juin 2001, lors des discussions visant à assurer la régularité des élections (« El Acto de Entendimiento ») entre le gouvernement de Jorge Tuto Quiroga et l’opposition, l’Église a critiqué la prise de contrôle de la Cour électorale par les partis politiques et a amené les juges de cette Cour à démissionner, contribuant ainsi à conférer plus de crédibilité au processus électoral.

Mais si l’Église est « plurielle » (à la fois contestataire, conservatrice et négociatrice politique), de quelle façon est-elle affectée par les phénomènes qui agitent actuellement le pays, tels que l’émergence de mouvements sociaux ou les interrogations inhérentes au néo-libéralisme ?

D – UN POUVOIR REMIS EN CAUSE PAR L’ÉMERGENCE DE MOUVEMENTS
SOCIAUX

1 – L’échec du « Reencuentro de los Bolivianos »

La dernière tentative de la hiérarchie catholique pour promouvoir les accords consensuels a été le processus « Por el Reencuentro de los Bolivianos » d’août-septembre 2003 qui s’est terminé pour la première fois par un échec pour l’Église bolivienne. Celle-ci a commis plusieurs erreurs et a fait preuve d’un certain manque de discernement quant au nouveau contexte politico-social.

En effet, auparavant tous les partis traditionnels réunis par l’Église pour signer les consensus avaient une même conception de l’organisation de l’économie et de la politique. Aujourd’hui en revanche, la deuxième et la cinquième forces politiques (le MAS et le MIP) proposent un modèle de société radicalement différent à celui envisagé par les partis officiels et les élites du secteur privé. Par conséquent, toute proposition d’accord, pour être viable, doit intégrer des modèles alternatifs de société et une vision démocratique plus large, qui englobe les aspirations légitimes des nouveaux acteurs en présence sur la scène politique (notamment les mouvements sociaux). En outre, le document de l’Église insiste sur la continuité (et le maquillage) des politiques économiques et sociales qui ont caractérisé le régime néo-libéral depuis 1985.

Entre 1985 et 2000, existait une concertation exclusive supposant fidélité et loyauté entre les partis, l’Église, le secteur privé et les médias. Ainsi, les discours générés irradiaient pratiquement sans opposition et s’imposaient facilement dans la société. Aujourd’hui, cette situation a changé : d’une part, les médias, politologues, conseillers et leaders d’opinion proches de l’officiel ont vu se réduire leur crédibilité et leur capacité d’influence, et d’autre part, une nouvelle génération de leaders d’opinion et de médias critiques sont apparus (ou réapparus) avec une audience significative parmi les différentes classes sociales boliviennes.

2 – Critique du monopole de l’Église catholique bolivienne

D’une certaine façon, l’échec du « Reencuentro » indique que l’Église a perdu une partie de son influence et que ses liens avec les secteurs dominants (politiques, privé et médias traditionnels) ne sont pas si étroits.

La hiérarchie catholique a joué toutes ses cartes, confortée par la logique que les accords avaient auparavant toujours été acceptés, alors que le pays demandait autre chose. La hiérarchie se serait « raccrochée » au passé, au lieu d’être à l’écoute des demandes de la population en général et d’une partie émergente de Boliviens en marge de ce système de pactes et de loyautés.[6]

Le sociologue spécialisé dans les études religieuses, Hugo José Suárez croit que les derniers échecs de l’Église affecteront la « corrélation des forces » entre les courants ecclésiaux. Des groupes et des idées qui n’ont eu que peu d’importance au cours des dernières décennies en acquièrent aujourd’hui, alors que les positions de l’Église supposées indiscutables jusqu’à présent, tel que son rôle de médiateur de la hiérarchie cléricale dans les pactes politiques, se voient soudainement critiquées.

Le rôle de l’Église catholique a notamment été remis en cause lors d’un « petit déjeuner de prières » organisé dans un grand hôtel de La Paz en janvier 1990 par l’ANDEB (Association des Évangéliques Boliviens), qui a réuni une cinquantaine d’Églises, sectes et dénominations parmi les plus conservatrices, et auquel a participé le Président de la République Jaime Paz Zamora. A cette occasion l’ANDB a dénoncé les prérogatives de l’Église catholique, sa main mise sur certains services (l’éducation notamment) et, plus discrètement, les engagements politiques et sociaux qu’elle défend, dans sa majorité, depuis quelques années.[7] Cette rencontre a marqué une rupture avec une tradition qui considère que l’Église catholique était le seul interlocuteur du gouvernement dans les affaires religieuses. Lors de cette réunion, un projet demandant la séparation de l’Église et de l’État a été d’ailleurs remis, projet également présenté pour d’autres raisons par certains syndicats et partis politiques de gauche.[8]

Si aujourd’hui la position privilégiée de l’Église catholique bolivienne est contestée, celle-ci traverse également une crise interne : le désencadrement clérical, l’inadéquation de son discours idéologique aux attentes de la population et aux changements structurels ainsi que la mutation du champ religieux catholique sont autant de facteurs susceptibles de la conduire à s’interroger sur les perspectives d’une reconquête religieuse. Les conditions sont réunies pour permettre le développement de nouveaux groupes religieux dans l’ensemble du pays et l’Église catholique doit composer entre autres avec la concurrence de l’évangélisme et des sectes.

II – UNE ÉGLISE CATHOLIQUE EN CRISE

A – LA CONCURRENCE DES MOUVEMENTS RELIGIEUX

1 – Pluralisation religieuse et croissance du culte évangélique

Le catholicisme Apostolique et Romain est la religion prédominante en Bolivie reconnue par la Constitution en tant que religion officielle de l’État. Pourtant depuis cinquante ans, et de manière plus flagrante encore durant la dernière décennie, le champ religieux bolivien s’est diversifié de manière inattendue.

Le recensement national de 1992 révéla l’ampleur du changement puisque 80 % des Boliviens se disaient catholiques, 10 % évangélistes, 1 % déclaraient appartenir à d’autres cultes, 3 % être sans religion, le reste ne spécifiant pas d’affiliation précise. La croissance évangélique était donc particulièrement significative puisqu’en 1960, les adventistes et les évangéliques représentaient moins de 1 % de la population.

La publication de ces données entraîna de la part de l’État bolivien, au sein du sous-secrétariat des Cultes, la mise en place d’un bureau chargé de rendre compte de la situation. Le rapport qui fut publié en novembre 1995 confirma cette évolution. Ainsi, un relevé systématique des cultes établis dans le pays permit de constater que de 1960 à 1995, 161 nouvelles organisations religieuses étaient apparues en Bolivie. La plupart d’entre elles appartenaient à des mouvances pentecôtistes et évangéliques relevant de ce qu’on peut appeler un tronc protestant. Néanmoins, parmi les 161 organisations, 8 sont qualifiées de « parachrétiennes », 7 de gnostiques, 5 rosicruciennes, 8 d’orientales et une d’islamique. Selon le dernier rapport International sur la liberté du culte de 2002, lors du recensement de novembre 2001 conduit par l’Instituto Nacional de Estadísticas, 78 % de la population a exprimé son affiliation religieuse à l’Église catholique Apostolique et Romaine (une baisse de 2 % par rapport à 1992) et la foi protestante comprend entre 16 et 19 % du total de la population. Actuellement, il existe en outre dans le pays 280 organisations religieuses non catholiques et plus de 200 organisations catholiques.[9]

2 – Les nouvelles religions touchent les populations traditionnelles et pauvres

En ce qui concerne la répartition des groupes d’appartenance de la population aux différents cultes religieux, l’étude révèle que l’affiliation catholique est plus importante dans les zones urbaines que dans les zones rurales, alors que l’affiliation protestante est majoritaire dans les zones rurales, où la population indienne a préservé sa culture et ses institutions.

Les  50 à 60 % de la population qui s’identifient en tant qu’indigène, d’origine aymara (estimés à 1,5 millions), quechua (2,4 millions), guaraní (77 000), et chiquitano (63 000) sont plus importants dans les zones rurales où la présence de l’Église catholique Apostolique et Romaine tend à faiblir en raison du manque de ressources, des distances géographiques (difficultés d’accès) entre le clergé et les paroisses et de la résistance culturelle indigène.

Les sectes quant à elles se développent dans les milieux populaires –tant à la campagne que dans les quartiers pauvres des villes- et gagnent aussi des points au sein d’une certaine classe moyenne.

3 – Impact des facteurs exogènes sur la diversification religieuse

 L’un des facteurs déclencheurs de la rupture symbolique relève notamment des conditions structurelles liées à la pénétration de l’économie de marché dans le pays à partir des années 1970 et de l’internationalisation du religieux dans le cadre d’un processus de globalisation contribuant à mettre les cultes en réseau. L’expansion généralisée de ce nouveau système économique a touché jusqu’aux enclaves indiennes où perdurait une économie basée sur le troc ; en outre, elle entraîna des différentiations sociales de plus en plus marquées, qui ont souvent conduit les indiens pauvres à adopter de nouvelles formes de croyances afin de se libérer du contrôle qu’exerçait le système traditionnel du culte catholique populaire.

D’autres facteurs structurels tels que la pauvreté endémique, l’analphabétisme chronique, l’oppression raciale et des migrations importantes de population rurale vers les villes alimentèrent une certaine anomie sociale favorable à la recherche d’alternatives religieuses. Les Indiens ayant émigré vers les villes n’y ont pas retrouvé de structures et ont manqué de repères : l’Église catholique ne leur a pas fourni de cadre de substitution et n’a pas été en mesure de prendre le relais des dirigeants que les indiens avaient perdus. Or, les Indiens attendaient de l’Église qu’elle tranche dans une multitude de conflits auxquels ils étaient confrontés.[10]

4 – Une adéquation aux attentes du peuple

A l’inverse, bon nombre des nouveaux mouvements religieux non catholiques ont répondu aux attentes de restructuration communautaire ou identitaire des secteurs sociaux aux marges de la société. Les organisations pentecôtistes et évangélistes s’intéressèrent mieux que l’Église catholique à la réalité indienne. Elles ont adopté dès le départ les langues autochtones pour le culte, ont utilisé les textes bibliques en langue indienne et ont développé une musicologie liturgique aux fortes consonances andines.

Par ailleurs, bon nombre de leurs cadres sont d’origine quechua ou aymara. Même dans l’Église méthodiste, pourtant fortement institutionnalisée, les Aymaras ont pris le contrôle dès les années 1970.

D’autre part, certaines instances évangéliques ont appuyé les revendications de groupes indigènes face à l’État, une action qui tendrait à marginaliser le rôle de l’Église, traditionnellement dévouée à la socialisation de ces populations. L’Église catholique en Bolivie s’est donc trouvée en difficulté, dégageant un espace de mobilisation pour les mouvements pentecôtistes. Les évangélistes s’accommodent fort bien des cultures locales des lieux où ils s’implantent, et sont ainsi en mesure de concurrencer facilement l’Église catholique sur ce terrain. Le retrait de l’Église a favorisé l’émergence des Églises évangéliques dans des espaces sociaux qu’il est facile d’identifier, là où cette corrélation repose sur des faits.

De la même façon, le succès des sectes est dû au ralliement d’individus ou de familles désemparés auxquels l’Église catholique apporte peu de réponses immédiates, alors que les sectes proposent des échappatoires à leur détresse. D’une certaine manière, les sectes appliquent les recettes de l’Église d’avant Vatican II : un spiritualisme exacerbé, l’idée que la vie sur terre sert à gagner le ciel et que le sacrifice ici-bas est une promesse de félicité dans l’au-delà. Les sectes peuvent donner un sens à la souffrance quotidienne. Elles jouent aussi avec des concepts basiques, comme la représentation manichéenne du Bien et du Mal, qui correspond à la vision d’une population « en détresse » vivant dans l’insécurité et la crainte. Cette dernière n’est guère sensible aux arguments complexes que développe l’Église catholique, qui demande par exemple de s’identifier aussi avec le pécheur. De plus, les célébrations des sectes sont plus attrayantes que celles des offices catholiques et pratiquent des chants, de nombreuses invocations de l’Esprit Saint et une dramaturgie bien rodée.[11]

B – CONFLITS ET CRISES INTERNES

1 –  Le désencadrement clérical

Depuis les années soixante, le manque de relève en matière de prêtres a constitué l’un des problèmes internes les plus pressants de l’Église catholique en Bolivie. En 1960, les régions andines de Bolivie souffraient d’un manque chronique de prêtres dans l’ensemble des diocèses, à Santa Cruz comme à La Paz (à l’exception des terres de missions).

C’est l’apport massif de clercs étrangers au cours des années cinquante qui a permis un redressement léger qui culmine en 1968, suivi d’un désencadrement très rapide. En effet, le clergé andin de Bolivie a connu une crise profonde qui a correspondu aux années 1968-1973. Aujourd’hui, le recours à des laïcs engagés occupe une place prépondérante. Ceux-ci se chargent souvent de l’assistance pastorale et sociale des croyants boliviens. Cependant, l’appareil catholique bolivien repose actuellement encore sur un clergé national extrêmement réduit dans lequel plus des deux tiers des religieux et prêtres sont d’origine étrangère (européenne et nord-américaine). En conséquence, ce désencadrement de la prêtrise catholique et la forte proportion de prêtres étrangers ont contribué à favoriser l’émergence des leaders pentecôtistes, proches des lieux de leur action spirituelle, et proches de leurs fidèles par des origines culturelles et sociales communes.

2 – Mutations et syncrétismes religieux

 Hugo José Suárez s’est exprimé sur la « mutation » du champ religieux en Bolivie et en Amérique latine, qui consiste en la perte du « monopole du sacré » de la part des catholiques. Jusqu’aux années soixante-dix, tout ce qui était lié au surnaturel (y compris les rites d’origine païenne) devait nécessairement passer par les mains d’un prête catholique (qui bénissait la ch’alla[12] par exemple). Par contre, cette centralité a éclaté en morceaux au cours des dernières décennies, non seulement en raison de l’importance croissante des groupes néo-protestants, mais également suite à l’apparition d’une infinité d’intermédiations exotiques du surnaturel, comme les kallawayas[13] et autres sages indigènes « purs », les kurakas[14] et les magiciens, les médiums, les yogis, les médecins ayurvédiques[15] ou le culte des techniques associées au « new age » (reiki, fleurs de bach, Feng shui, etc.) A cette forme de syncrétisme religieux s’ajoutent les cultes alliant aux pratiques catholiques des traditions précolombiennes recomposées et des croyances enracinées qui déplacent plus que jamais les foules : Christ du Gran Poder à La Paz[16], Vierge d’Urkupiña[17] près de Cochabamba et autres pèlerinages, dévotions ou rites ruraux dans les villages indiens.

Ces fêtes reflètent tout autant la montée de certains groupes (cholificación[18] de La Paz, puissance des Crucéniens) que les preuves d’une vigoureuse dévotion populaire. Ce catholicisme des masses indiennes constitue un paysage religieux intégrant dans une même unité doctrinale et institutionnelle des registres très divers de croyance.[19]

Peut-on considérer la résurgence de ces coutumes locales et rites populaires comme la conséquence d’un désenchantement de la société andine et comme un déclin des manifestations de ferveur religieuse pour la religion catholique ? S’agit-il des dernières traces de paganismes synonymes d’une identité catholique malmenée ou bien du fondement d’une stratégie de reconquête ? L’Église dans son ensemble devrait prendre conscience de cette contradiction et réviser son discours en conséquence.

3 – L’échec de la stratégie de l’église catholique

Le prêtre jésuite Ricardo Zevallos croit qu’au cours des dernières années, l’Église s’est trompée en passant trop de temps à proférer de « grands discours » au lieu d’utiliser toute son intelligence et ses efforts pour répondre aux besoins d’une population déstabilisée par les évolutions liées à la modernité. Zevallos affirme qu’il s’agit d’un phénomène mondial. Les catholiques disperseraient leur énergie, mettant en péril leur réputation dans (par exemple) des luttes contre les mariages entre homosexuels et en retour perdraient la bataille quotidienne de « fasciner les jeunes avec le message de Jésus ». Selon lui, l’Église peut perdre de vue le rêve du Concile Vatican II, c’est à dire celui d’être une « référence morale » et d’indiquer « la voie à suivre » à la société. Ce prosélytisme de l’Église catholique la place en situation défavorable face aux nouvelles confessions religieuses, comme les protestantes et surtout les néo-protestantes, qui en général se concentrent sur le salut individuel et agissent en réaction aux « grands discours ».

D’après Hugo José Suárez, l’Église catholique ne semble donc pas avoir su s’adapter aux changements structurels qui se sont produits en Bolivie ni répondre aux expectatives religieuses des plus pauvres. Ses positions, même progressistes, comme celles de la Théologie de la Libération, des communautés ecclésiales de base ou de communautés conservatrices comme l’Opus Dei, ne  sont pas parvenues à proposer à la population bolivienne un renouveau spirituel attractif.

De façon sommaire, on peut constater que malgré le nouveau souffle qui a animé l’Église catholique romaine après le Concile Vatican II, celle-ci n’a pas réellement modifié sa façon de maintenir son hégémonie. Elle continue d’instrumentaliser les demandes religieuses des masses par le biais d’un « modèle corporatiste » de gestion religieuse.

En effet, les visites spectaculaires du Pape sur le continent, la compagnie de la religiosité populaire et l’utilisation symbolique de vierges, saints et célébrations syncrétiques, « l’option pour les pauvres » de la Théologie de la Libération ou le pentecôtisme interne tel que le « Renouveau Charismatique » n’ont pu freiner cet éclatement religieux. En conséquence, on peut affirmer que l’Église elle-même a échoué en partie dans sa tentative de conserver le monopole de médiation avec le sacré. La prolifération des mouvements religieux non catholiques peut donc s’expliquer aussi par la déception des masses devant une Église incapable de se restructurer de l’intérieur en tant que mode d’organisation de réseaux de contrepouvoir religieux.

Même si l’Église catholique est toujours la référence religieuse en Bolivie, il faut cependant souligner la multiplicité des courants internes et les conflits en son sein, qui révèlent un monde complexe de crises et une nécessaire recherche de solutions.[20]

CONCLUSION

Face à l’aggravation brutale de la crise des vocations, au désencadrement clérical, à la pénétration des sectes et à tous les désarrois que provoque la modernisation difficile des sociétés andines, tout se passe comme si l’Église catholique oscillait entre deux attitudes, la « présence » ou la « reconquête ». Simple présence rattachée à une implantation ancienne et à des relations traditionnelles, dans la sierra comme à la ville ; reconquête que manifeste le poids grandissant de l’Opus Dei ou, d’une façon bien différente, qui prend la forme d’un projet d’une « recléricalisation » de la société comme a pu la promouvoir hier l’évêque de Riobamba (Equateur), Monseigneur Proaño[21] et comme la dynamisent aujourd’hui les prêtres Gregorio Iriarte et Guillermo Siles, considérés comme progressistes. Quelle place accorder aux mouvements favorables à la sécularisation de la catholicité, à la Théologie de la Libération et aux communautés ecclésiales de base ? On a par trop tendance à interpréter la situation actuelle de l’Église comme une simple opposition entre des courants progressistes et une politique de reprise en main incarnée par le Pape et la Curie. Les choses sont cependant plus complexes et les camps ne sont pas ainsi partagés.[22]

BIBLIOGRAPHIE

  • Ouvrages :

M. Gillgannon, “The Catholic Church in Bolivia”, New Catholic Encyclopedia, The Catholic University of America & Gale Group, 2001, p. 464-471

Jean-Pierre Lavaud, « La dictature empêchée – La grève de la faim des femmes de mineurs, Bolivie 1977-1978  », CNRS Éditions, Paris, 1999,  p. 151-161

 Périodiques :

Marie-Danièle Demélas et Yves Saint-Geours, « L’Église catholique dans les Andes », Problèmes d’Amérique latine N° 82, 3ème trimestre 1986, p. 65-96

Gilles Rivière, « Bolivie : le pentecôtisme dans la société aymara des hauts-plateaux », Problèmes d’Amérique latine N° 24, janviers-mars 1997, p. 81-101

Jean-Pierre Bastian, « La dérégulation religieuse de l’Amérique latine », Problèmes d’Amérique latine N° 24, janvier-mars 1997, p. 3-15

Jean-Pierre Bastian, « La pluralisation religieuse », Vivant Univers N° 459, mai-juin 2002, p. 42-45

Anne-Marie Impe et Jean-Paul Marthoz, « Le saut de l’ange – Entretien avec Luis Sánchez Gómez », Vivant Univers N° 459, mai-juin 2002, p. 38-41

  • Presse :

André Corten, « Explosion des pentecôtismes africains et latino-américains », Le Monde Diplomatique, décembre 2001, p. 22-23

Wálter Chávez, “Un fracaso histórico de la Iglesia y los politologos”, El Juguete Rabioso, 18 de septiembre de 2003

Equipo Nizkor, “Los obispos de Bolivia clausuran la 74 asamblea de la conferencia episcopal boliviana (CEB), haciendo un llamamiento al diálogo”, El Deber, Santa Cruz de la Sierra, Bolivia, 14 de noviembre de 2001

  • Articles

Hugo José Suárez, “Dilemas religiosos en Bolivia”, Paper Nº 30, Publicación de l’Institut Internacional de Governabilitat de Catalunya, 2003 – http://www.iigov.org/

Gilles Rivière, « Évangélistes et politique en Bolivie », Virtual Building 8 », Community of Research Groups at INRIA, Rocquencourt, France, 2003 – http://pauillac.inria.fr/

Alonso Contreras Baspineiro, Gabriel Tabera Soliz y Vania Solares Maymura., “La iglesia de la liberación en Bolivia”, Agencia Econoticias, La Paz, Bolivia, 23 de marzo de 2003 

  • Sites web :

Agencia de Información Fray Tito para América Latina
http://www.adital.org.br/

Bolpress
http://www.bolpress.com/

Agencia independiente de prensa especializada de Bolivia
http://www.econoticiasbolivia.com/

El Juguete Rabioso
http://www.eljugueterabioso.org/

El Mundo
http://www.elmundo.com.bo/

La Razón
http://www.la-razon.com/

Los Tiempos
http://www.lostiempos.com/

[1] La Conférence épiscopale, qui s’est tenue à Medellín (Colombie) en 1968, marque une rupture au sein d’une Église latino-américaine traditionnellement alliée aux milieux conservateurs. Elle confirme le choix d’un christianisme populaire et permet l’émergence de courants de type contestataire qui animeront la Théologie de la Libération et le Mouvement des communautés de base. Onze ans plus tard, à Puebla (Mexique), ce « virage à gauche » sera corrigé sous l’influence du pape Jean-Paul II, qui favorisera la reprise en main par les secteurs plus conservateurs.

[2] Sous l’égide de l’Église catholique, organisme composé d’évêques, de religieux et de laïcs oeuvrant en faveur de la promotion et de la défense des Droits de l’Homme, favorisant la dimension sociale de la foi et le soutien aux paroisses.

[3] Fondateur de l’Assemblée Permanente des Droits de l’Homme (APDH), Maître de Conférence à l’Université Catholique de La Paz et auteur de nombreux ouvrages d’enseignement et d’analyse religieuse et sociale.

[4] Actuellement représentant légal de la radio catholique Pio XII au service de la communauté minière du district de Siglo XX, au nord de Potosí. Protagoniste -avec les organisations civiques et les juntas vecinales– de la journée de mobilisation populaire d’octobre 2003.

[5] Informe internacional sobre la libertad de culto, publicado por el Buró de Democracia, Derechos Humanos y Trabajo del Departamento de Estados Unidos, 10 de Octubre de 2002, http://lapaz.usembassy.gov/InformeLibCult.htm

[6] Wálter Chávez, “Un fracaso histórico de la Iglesia y los politologos”, El Juguete Rabioso, 18 de septiembre de 2003

[7] Gilles Rivière, « Évangélistes et politique en Bolivie », Virtual Building 8”, Community of Research Groups at INRIA, Rocquencourt, France, 2003 – http://pauillac.inria.fr/

[8] Selon l’article 3 de la Constitution bolivienne, « l’État bolivien reconnaît et soutient la religion catholique, apostolique et romaine et garantit pleinement et publiquement l’exercice d’autres cultes ».

[9] Informe internacional sobre la libertad de culto, publicado por el Buró de Democracia, Derechos Humanos y Trabajo del Departamento de Estados Unidos, 10 de Octubre de 2002, http://lapaz.usembassy.gov/InformeLibCult.htm

[10] Anne-Marie Impe et Jean-Paul Marthoz, « Le saut de l’ange – Entretien avec Luis Sánchez Gómez », Vivant Univers N° 459, mai-juin 2002, p. 38-41

[11] Anne-Marie Impe et Jean-Paul Marthoz, « Le saut de l’ange – Entretien avec Luis Sánchez Gómez », Vivant Univers N° 459, mai-juin 2002, p. 38-41

[12] Rite pré-hispanique propre à la Anata (fête rituelle liée à la fertilité, à la nature et au cycle agricole) et symbole d’abondance de la récolte, qui représente l’acte de dévotion rendu à la Pachamama pour les biens reçus. Il se pratique aujourd’hui dans les campagnes et dans les villes.

[13] Médecins aymaras herboristes nomades, héritiers d’une tradition qui remonte à 1 800 ans avant J.C. et qui basent leurs remèdes sur des potions et rituels magiques ancestraux.

[14] Statut d’autorité traditionnelle proche du cacique dans les ayllus.

[15] Ayurvéda (« science de la vie ») : système médical traditionnel indien à base de plantes.

[16] L’origine de la fête du Gran Poder remonte au 8 décembre 1663, lorsque le Couvent de las Madres Concepcionistas a été fondé. Cette fête a évolué au cours des siècles, tout en conservant ses aspects folkloriques.

[17] Principale festivité célébrée dans la province de Cochabamba (Quillacollo). Cette fête est célébrée le 15 août, en l’honneur de la patronne de la ville, la Vierge d’Urkupiña et est devenue l’expression d’un folklore traditionnel de grande envergure dans la région.

[18] Identité andine reconstruite dans le contexte de la migration urbaine.

[19] Jean-Pierre Bastian, « La pluralisation religieuse », Vivant Univers N° 459, mai-juin 2002, p. 42-45

[20] Hugo José Suárez, « Dilemas religiosos en Bolivia », Paper N° 30, Publicación del Institut Internacional de Governabilitat de Catalunya, 2003

[21] Connu sous le nom de “l’évêque des Indiens”, Monseigneur Leonidas Proaño (1910-1988) a mené pendant trente ans son œuvre ecclésiale et sociale dans le Diocèse de Riobamba (Equateur). Il fut un pionner dans la mise en place de programmes d’alphabétisation, la promotion de la culture indigène ainsi que dans la distribution des terres de l’Église aux paysans –actions durement combattues par les propriétaires terriens de la province et les gouvernements en exercice. Proaño s’est également impliqué en tant que journaliste et dans la création d’organismes de soutien aux jeunes et aux populations urbaines ainsi que dans la défense des Droits de l’Homme. Il a contribué au renforcement de l’Église de la Libération et de l’œcuménisme, et a encouragé la solidarité entre les peuples.

[22] Marie-Danièle Demélas et Yves Saint-Geours, « L’Église catholique dans les Andes », Problèmes d’Amérique latine N° 82, 3ème trimestre 1986, p. 65-96

Poster un commentaire

Classé dans Amérique latine, Bolivie