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PETIT GUIDE D’INTÉGRATION des Français en Bolivie


Une expérience en Bolivie en tant que stagiaire m’a fait découvrir un pays extrêmement riche de par l’influence encore très présente de traditions et de coutumes ancestrales. Mon voyage a alimenté ma réflexion sur les différences culturelles entre Français et Boliviens et m’a poussée à les comprendre et à les analyser dans le but d’améliorer les échanges interculturels entre les deux peuples.

On peut distinguer plusieurs formes de comportements de la part des Français face aux différences culturelles : ceux pour qui la connaissance du pays, de ses habitants et de leurs traditions ne sont pas une priorité, et ceux au contraire pour qui la découverte de la Bolivie est synonyme d’enrichissement personnel.

I – LES DIFFÉRENTES FORMES D’INTÉGRATION DES FRANÇAIS EN BOLIVIE

A – LES FONCTIONNAIRES FRANÇAIS EXPATRIÉS : NOSTALGIE CULTURELLE OU REFUS D’INTÉGRATION ?

J’analyserai ici le comportement des fonctionnaires français expatriés en Bolivie que j’ai rencontrés au cours de mon séjour dans le pays. La plupart d’entre eux avaient choisi de vivre « entre Français » dans de somptueuses villas situées dans les beaux quartiers de la ville (le quartier de « Obrajes » qui surplombe le centre-ville animé) et fréquentaient essentiellement les Européens et les quelques Boliviens « européanisés » faisant partie du personnel des ambassades de La Paz. Ils paraissaient indifférents à la culture et aux coutumes du pays et semblaient même vouloir maintenir certaines distances vis-à-vis des « autochtones » : lorsqu’ils se référaient aux Boliviens, ils disaient « eux » et parlaient de « leurs habitudes si curieuses », pour bien accentuer cette « rupture » culturelle et sociale qu’ils mettaient en place entre eux et la population locale.

J’ai pu donc constater que ces fonctionnaires français recréaient une microsociété à l’image d’une France idéalisée et réinventée, une France paradisiaque en décalage total avec une certaine réalité du pays : en effet, les évènements préoccupants de l’actualité de la métropole (chômage, problématiques sociales, grèves, violences quotidiennes, etc.) étaient facilement oubliés. Cette coupure partielle avec la France était d’ailleurs favorisée par une communication réduite avec le pays, à laquelle s’ajoutait la sensation d’être isolé du continent européen tout entier.

Si les fonctionnaires français ne se montraient pas particulièrement concernés par les quelques désagréments que pouvaient rencontrer les Français de France, leur sentiment patriotique et leur conscience profonde d’être Français se trouvaient pourtant réaffirmés : en effet, la confrontation avec une conception de la vie si différente de la leur –et qu’ils ne savaient pas toujours appréhender- exacerbait probablement la nostalgie du pays d’origine. D’où peut-être ce désir de demeurer dans un cercle social familier et sécurisant, dans lequel tous partageaient des repères, des points de vue et des valeurs culturelles similaires.

Ces fonctionnaires expatriés se trouvaient donc isolés par rapport à la France mais également par rapport à la Bolivie. De plus, le fait pour eux de savoir dès le départ qu’ils seraient amenés à ne passer que quelques années en Bolivie, associé à cette perspective de « court terme », n’encourageaient certes pas leur effort d’intégration dans le pays.

En attendant, ils profitaient des nombreux avantages que leur offrait la Bolivie en tant que terre d’accueil : ils bénéficiaient d’un niveau de vie et d’un pouvoir d’achat élevés et leur fonction d’expatrié les hissait à un rang social privilégié qui leur valait une considération particulière de la part du reste de la population. En outre, ils s’étaient approprié le système de domesticité locale des « empleadas », ces femmes indiennes d’origine paysanne venues chercher en ville un moyen de subsistance en tant qu’employées de maison ; si l’utilisation des « empleadas » dans la gestion domestique quotidienne fait en soi partie des mœurs boliviennes –toutes les familles boliviennes aisées ont des empleadas qui travaillent pour elles-, pour les Français, le recours à ce système relève de pratiques de nos jours révolues au sein de la société française.

En effet, aujourd’hui la « femme de ménage » en France est considérée comme une employée au statut similaire à celui d’une salariée dans une entreprise, alors qu’en Bolivie ce statut est déprécié et rappelle finalement assez celui des « vassaux » du Moyen Age : on ne peut s’empêcher de penser que la pratique féodale du pongueaje –travail forcé accompagné de services personnels gratuits-, à laquelle les grands propriétaires terriens boliviens ont eu recours, n’a été interdite dans les faits qu’en 1952, à l’époque de la Révolution et de la Réforme Agraire. Certains comportements (soumission et servilité) peuvent donc peut-être s’expliquer par l’influence d’un état de vassalité encore récent. Sans aucune forme de comparaison, la pratique consciente de cet usage de la domesticité par les expatriés français en Bolivie pouvait cependant s’apparenter dans ce contexte à une forme de colonialisme.

La plupart de ces fonctionnaires français ne semblaient donc pas chercher à s’intégrer en Bolivie, et ce pour des raisons qui leur étaient propres. Ils savaient néanmoins tirer parti de cet « exil volontaire », et menaient une vie plutôt agréable et paisible –à l’image de riches colons-, ce qui pouvait même parfois leur faire perdre le sens de certaines réalités. Pour un bon nombre d’entre eux par contre, l’expérience a pu s’avérer assez stérile sur le plan des échanges interculturels.

B – COMPRENDRE LES AUTRES POUR SE COMPRENDRE SOI-MÊME

En marge de cette population française confinée dans un espace communautaire autarcique et confortable, d’autres Français choisissaient au contraire de fuir cette microsociété reconstituée et cherchaient à partager la vie des locaux. C’était le cas par exemple de certains enseignants, étudiants ou jeunes volontaires internationaux qui travaillaient généralement en Bolivie sous contrat local ou dans le cadre de missions/stages. Dans ce cas, les raisons qui motivaient leur séjour en Bolivie étaient liées à une recherche personnelle et à un désir de découvrir l’autre : la notion d’altérité prenait donc ici une nouvelle dimension. Il s’agissait pour eux de « profiter » de ces différences culturelles, de s’en nourrir, de se les approprier dans un souci d’échange et de partage mutuel.

Nous entrons ici directement dans le domaine de l’échange interculturel, dont l’ouverture d’esprit et l’empathie sont les moteurs. D’après Edward T. HALL dans son livre Le langage silencieux, « la raison fondamentale qui pousse un homme à se pencher sur une culture étrangère, c’est d’acquérir une meilleure connaissance de sa propre culture. La meilleure raison de se soumettre à des coutumes étrangères, c’est qu’elles engendrent un sens aigu de la vitalité et de l’attention consciente, un attachement à la vie qui ne peut se manifester qu’au contact de la différence et du contraste ». Telles sont les motivations de celui qui cherche à se comprendre lui-même et à analyser sa propre culture à travers celle des autres.

Bien sûr, il est difficile d’effacer d’un coup ses habitudes et ses repères européens, de modifier ses rapports aux rythmes de vie et au temps, d’adopter des réflexes et des automatismes étrangers aux siens, en bref, d’inverser un processus de conditionnement familial et culturel ancré en soi depuis l’enfance. Il convient donc de s’adapter sans pour autant renier son héritage personnel et culturel.

On se rend compte que par le biais de notre culture, nous transmettons des messages que nous n’avons jamais pensé transmettre clairement, et qu’il existe des principes cachés qui règlent notre comportement ; on doit donc concevoir que nos comportements et attitudes naturels puissent être « interprétés » (en bien ou en mal).

Néanmoins, en général, le statut « d’étranger » confère au Français le droit d’être « pardonné d’avance » pour ses maladresses.

Il est évident que le fait d’être perçu en tant « qu’étranger » modifie et pervertit les relations dès leur origine. Une parfaite maîtrise de la langue et de ses expressions idiomatiques locales ne suffit donc pas cacher des origines « non andines », sans compter que la différence physique immédiate est flagrante –même en tenant compte qu’une partie de la population bolivienne allochtone est d’origine ibérique et blanche ; à partir de ce constat, les relations avec les Boliviens sont faussées et établir une relation d’égalité avec eux devient utopique.

C – L’IMPACT DU SOUVENIR DE LA COLONISATION

Les relations que les différentes classes sociales et groupes ethniques boliviens entretiennent entre eux vont avoir une incidence sur leur perception des Français. Pour comprendre les relations interculturelles entre Français et Boliviens, on doit donc évoquer le fait qu’il règne encore de nos jours en Bolivie une certaine pensée raciste, relent d’un darwinisme social illustré par le roman Pueblo enfermo d’Alcides Arguedas : « la race indienne constitue un obstacle au progrès » et « l’indien et le métis ne servent strictement à rien dans l’évolution des sociétés modernes vers le progrès. Dans leur lutte pour l’existence, ils devront tôt ou tard disparaître sous la domination des Blancs de race pure ou purifiée ».

Demeure en effet une sorte de situation « d’apartheid rampant », une frontière intérieure qui ne s’efface que très lentement et se dévoile en certaines occasions (ainsi n’est-il pas exceptionnel que les femmes en pollera se voient interdire l’entrée des hôtels-restaurants des centres urbains), ou fait tellement partie de la vie quotidienne qu’elle passe inaperçue, telle la quasi-absence d’autochtones d’origine indienne parmi les étudiants et parmi les autorités dirigeantes du pays. Comportement raciste que les autochtones indiens savent aussi rendre à « ceux qui se croient les propriétaires du pays » ou aux blancs étrangers, assimilés dans l’imaginaire collectif des indiens aux blancs de la conquête espagnole. En effet, révélateurs de la dislocation sociale commencée avec la colonisation et poursuivie depuis, ces comportements tendent à se perpétuer et à s’approfondir encore grâce à la vulgate de la modernité néolibérale, qui donne à croire que l’existence de vainqueurs et de vaincus relève de l’ordre naturel des choses. Une telle situation devient dangereusement explosive quand « les clivages sociaux et ethniques, qui renvoient à l‘histoire des rapports de domination (les envahis et les envahisseurs, les esclaves et les maîtres…), restent des déterminants structurels de la répartition de la pauvreté ».

Il semble difficile de se détacher de l’empreinte du « blanc dominateur » dont la supériorité historique s’est imposée sans discontinuité depuis la colonisation, générant encore aujourd’hui chez les Boliviens indigènes crainte, méfiance et mépris. Les relations entre les Français et la population indienne Aymara issue du mouvement des migrations rurales vers la ville de La Paz sont donc distantes et complexes. Les Français, tout comme les Nord-américains, sont désignés par le qualificatif de « Gringo » ou de « Q’ara » (appellation dépréciative donnée par les Aymara aux blancs non-Aymara). Ce qui montre bien le peu d’estime des indiens pour ces blancs trop différents et trop arrogants pour être en mesure de comprendre et de partager leur culture. Les seules relations qui peuvent s’établir facilement sont celles que permet la négociation commerciale avec les commerçants aymara de la rue. Elles peuvent parfois être cordiales, à condition que le Français achète. Malgré leur apparente réserve et leur timidité affichée, les Aymara se révèlent être d’excellents vendeurs. Sur le marché de l’artisanat de la calle Sagárnaga, ils tenteront même d’arnaquer ce Gringo forcément de passage, qui de toute façon est « plein aux as » et incapable d’apprécier la véritable valeur des traditions boliviennes –d’ailleurs il achète n’importe quoi.

On remarque pourtant que ce sont davantage les Boliviens « blancs » non-indigènes que les blancs Français ou étrangers qui déconsidèrent les Boliviens indigènes (« nativos ») dans les relations quotidiennes ; les relations de mépris que certains Boliviens blancs issus de la classe sociale aisée de La Paz entretiennent vis-à-vis des Boliviens indigènes sont devenues tellement naturelles et ancrées dans les mœurs, que lorsque ces Boliviens blancs voyagent en France, ils reproduisent inconsciemment ces comportements vis-à-vis par exemple des garçons de café ou des serveurs de restaurant –lesquels en Bolivie sont forcément des indigènes ; ils se permettent des remarques désobligeantes sur les prix ou la qualité du service, font preuve d’une insolente autorité et tentent d’exprimer ouvertement leur supériorité.

En France, ces réactions peuvent paraître soit choquantes, soit ridicules parce qu’en décalage total avec le rapport égalitaire de courtoisie mutuelle que les Français instaurent habituellement avec le personnel hôtelier.

Pour un Français, être accepté dans toutes les sphères de la société bolivienne s’avère difficile, malgré les efforts d’adaptation dont il peut faire preuve. Il est cependant plus aisé de se rapprocher de « l’élite » bolivienne, parce que certains de ses membres ont voyagé et ont une vision différente de leur pays et des étrangers y résidant. Ceux-là peuvent être plus enclins à « comprendre » et à accepter les particularités du comportement français, même si le vieux continent n’est pas (n’est plus) pour eux une référence et si ses valeurs ont été délaissées au profit des valeurs nord-américaines.

L’intégration d’un Français en Bolivie est-elle alors réellement possible ? On peut répondre que oui, dans une certaine mesure et uniquement au sein d’une sphère sociétaire ou la différence est atténuée par une connaissance mutuelle de la culture de l’autre. Les différences culturelles peuvent donc être perçues comme un enrichissement mutuel et non comme un obstacle à la communication à partir du moment où l’on est en mesure de les analyser, de les comprendre et enfin de les accepter.

II – COMPRENDRE LES GRANDES DIFFÉRENCES CULTURELLES

A – LA RELATION AU TEMPS : CONTRÔLE OU ADAPTATION ?

La relation au temps est un élément essentiel de clivage culturel entre Boliviens et Français. Les Français ont perdu la conscience du vrai rapport au temps et ne savent plus l’apprécier parce qu’ils sont plongés dans des pensées récurrentes qui occupent leur esprit en permanence. Ils ont toujours ce besoin d’être physiquement ou mentalement actifs. Les Boliviens, eux, « composent avec le temps » et prennent le temps de vivre ; ils peuvent rester assis et ne rien faire pendant des heures, sans parler ni solliciter leur intellect. Cette conception d’occupation du temps peut exaspérer les Français ; au moment de prendre le bus par exemple, certains Français peuvent perdre patience : les bus boliviens n’ont pas d’horaires et ne partent qu’une fois leur quota en nombre de passagers atteint…

Le rythme de vie peut donc paraître très lent à un Français : le temps ne passe pas ou passe très lentement, comme si en Bolivie le temps ne correspondait pas au temps des Français. En revanche, lorsque l’on quitte la Bolivie pour la France après un long séjour dans le pays, notre rapport au temps a changé et à l’inverse, on perçoit alors les Français comme un peuple particulièrement pressé et agité !

Pour les Français, le temps est considéré comme une réalité tangible. On le dit gagné, passé, gaspillé, perdu, inventé, long, ou encore on le tue ou il passe . Les structures temporelles sont arbitraires ou imposées ; elles sont très profondément intégrées et ancrées dans la culture française et semblent ainsi représenter le seul moyen naturel et logique d’organiser toute activité. Les Boliviens et les Français ne mesurent pas le temps de la même façon : les Français essaient de distribuer le temps régulièrement et si, pour quelque raison, ils pensent être bousculés à la fin du programme, ils accélèrent le rythme et font le maximum pour pouvoir quand même terminer tout ce qu’ils ont prévu de faire.

Les Boliviens, au contraire, même quand ils savent que quelque chose doit être terminé à la fin de la journée, ne font aucun effort supplémentaire. La notion française selon laquelle il faut respecter les obligations dans le temps pour éviter toute tension à autrui n’a aucun sens pour eux.

Le temps pour les Français n’est pas seulement structuré fonctionnellement et utilisé pour contrôler l’accomplissement du travail, des activités et des relations avec les autres ; il est aussi traité de manière profondément symbolique. Le temps n’est pas uniquement de l’argent, mais aussi une marque de statut et de responsabilité : la marge de liberté dont dispose un Français à l’égard des horaires indique à tout le monde sa situation dans une organisation ou dans son entreprise. Pour les Boliviens, le temps n’est symbolique que dans l’absolu, de par son rôle d’interconnexion avec la nature, le rythme des saisons et les croyances religieuses aymara : c’est le cas de la nouvelle année aymara, qui marque le début de l’hiver en Bolivie, et qui donne lieu à une célébration particulière (la « Fête du soleil ») le jour du solstice de juin sur le site de Tiahuanaco, ancienne capitale sacrée et centre religieux pré-inca, érigé à 74 km à l’ouest de La Paz.

B – LE CLIVAGE ENTRE SYSTÈMES MONOCHRONE (FRANÇAIS) ET POLYCHRONE (BOLIVIEN)

Les Français en Bolivie sont plongés dans un environnement polychrone (système qui consiste à faire plusieurs choses à la fois), où tout semble continuellement fluctuer : rien n’est solide ou ferme, en particulier les projets que l’on établit pour le futur ; même des projets importants peuvent être modifiés jusqu’à la minute de leur exécution. Dans le système polychrone bolivien, l’accent est porté sur l’engagement des individus et l’accomplissement du contrat plutôt que sur l’adhésion à un horaire préétabli. Les rendez-vous ne sont donc pas pris au sérieux, et par conséquent, souvent négligés ou annulés. Alors que la culture monochrone du Français tend à attribuer un caractère sacré à l’organisation. En fait, la vie professionnelle et sociale des Français est dominée par un horaire ou un programme. En programmant, ils compartimentent, ce qui leur permet de se concentrer sur une chose à la fois, mais se traduit également par un appauvrissement du contexte de la communication interindividuelle.

Les Français monochrones attachent de l’importance au travail, à l’organisation et au respect des procédures, notamment dans le domaine de l’administration publique, laquelle fonctionne plutôt bien en France, en comparaison des autres pays européens et latino-américains.

Pour ce qui est des systèmes administratif et bureaucratique polychrones boliviens, ils peuvent être considérés comme anormalement lourds et lents par les Français : en Bolivie il faut avoir un ami autochtone qui peut activer le déroulement des procédures. Il s’agit également pour les Boliviens d’entretenir de bonnes relations avec les personnes de pouvoir, éventuellement avec des hommes politiques, susceptibles de les aider dans les situations délicates. En effet, dans une société ou la corruption fait partie du système, les circuits traditionnellement utilisés en France (le système juridique dans le cadre du règlement des conflits par exemple) n’ont pas le même impact en Bolivie : il est beaucoup plus simple et plus efficace de verser certaines sommes d’argent aux intéressés pour obtenir ce que l’on souhaite ou de se soumettre au chantage pour être tranquille (la police par exemple exige de l’argent en échange de l’annulation de fausses amendes distribuées arbitrairement aux automobilistes). En Bolivie, on évolue donc dans un système où la loi du plus riche et du plus corrompu l’emporte. Un Français en Bolivie mettra un certain temps pour intégrer ces différences et savoir comment à son tour utiliser ce système à son avantage, sans pour autant modifier son rapport personnel à la morale.

En ce qui concerne le travail, ce n’est pas la priorité de la majorité des Boliviens et des Boliviens indigènes en particulier –puisqu’il convient de considérer différemment les Boliviens ayant déjà voyagé et ayant déjà subi l’influence des pays où ils ont vécu. La majorité des Boliviens indigènes travaillent parce qu’ils y sont obligés, mais leur famille et leur bien-être personnel sont prioritaires sur leur vie professionnelle, même s’ils ont besoin d’argent pour vivre. On peut alors remettre en question l’importance que notre société française accorde au travail et nous interroger sur la cohérence de notre adhésion tacite à un système qui conditionne notre vie, principalement basée sur des problématiques professionnelles.

C – L’INFLUENCE DE L’ENVIRONNEMENT POLITICO-SOCIAL ET LES PERSPECTIVES D’AVENIR

Pour comprendre les Boliviens, il faut cerner leur mode de fonctionnement : les Boliviens n’ont pas pour habitude d’exprimer franchement un avis. Ils acceptent de prendre un engagement tout en sachant qu’ils ne pourront pas le tenir, mais ils n’oseront refuser de peur de froisser leur interlocuteur. Ils ne savent pas dire non. En revanche, un « oui » ou un silence peut signifier un « non ». La communication ne passe donc pas forcément par le langage parlé. Il faut savoir « décoder » les attitudes et les gestes, interpréter les silences et les non-dits. Les Boliviens se montrent d’ailleurs souvent choqués ou décontenancés par des réponses franches et directes.

Si les Français s’expriment sans détour et trouvent plus simple de transmettre le fond sincère de leurs opinions et de leurs pensées, pour les Boliviens le cheminement est plus complexe : ils choisissent en effet des moyens détournés pour parvenir à un résultat et ne vont jamais droit au but lorsqu’ils doivent avouer quelque chose qui leur tient à cœur. Ils peuvent très souvent mentir par omission, laisser croire ce qui les arrange sans démentir ni approuver. En bref, ils ne prennent pas position, ce qui leur permet de laisser la situation évoluer pour pouvoir en saisir les opportunités le moment venu.

Contrairement au Français qui se ferme des portes par une attitude rigide et tranchée, le Bolivien pourra toujours s’en sortir en cas de revirement de situation : il s’adaptera sans effort aux nouvelles règles du jeu et modifiera naturellement son discours en conséquence. Ce comportement est certainement en partie le fruit d’un contexte socio-économique extrêmement instable et chaotique qui suppose une perpétuelle remise en cause de ses propres perspectives de vie. Dans cet environnement volatile, le Français devra donc essayer d’oublier son habitude de tout « programmer » et de tout « prévoir » pour développer ses capacités de réactivité et d’adaptation aux contraintes d’instabilité quotidiennes.

Lorsqu’on souhaite acheter un paquet de cigarettes à une cholita dans la rue, il peut arriver que celle-ci refuse de vendre, pour plusieurs raisons : soit elle n’a pas envie de faire l’effort d’aller chercher le paquet tout en haut d’une pile d’articles, soit elle avoue que c’est le dernier paquet qui lui reste à vendre et qu’elle préfère le garder pour pouvoir continuer de proposer des cigarettes à la vente. Evidemment, c’est un comportement qui relève d’une incohérence totale pour nous, puisque dans le premier cas, la vendeuse refuse un profit facile par simple paresse et dans le second, elle privilégie un profit à venir limité et incertain, à un gain immédiat, plus important et sûr. On en déduit que la seconde vendeuse choisira probablement de vendre ses cigarettes à l’unité en attendant d’être réapprovisionnée le mois suivant. Cette réaction est similaire à celle du propriétaire d’une petite épicerie dans la région du Sud Lípez (en plein milieu du Salar de Uyuni, proche de la frontière chilienne) à qui l’on proposait d’acheter la totalité des articles exposés dans son magasin. L’épicier a refusé la proposition avec effroi en argumentant qu’il ne lui resterait alors plus rien à vendre. Ces comportements reflètent très certainement la nécessité de s’assurer des moyens de subsistance dans la perspective d’un avenir peu sécurisant. Les Français ont la chance de bénéficier de structures sociales satisfaisantes (sécurité sociale, aides financières, plans de retraite…) et d’un environnement politique et économique stable. Leurs priorités ne sont généralement pas de pallier la précarité de leur existence, mais de planifier de prochaines vacances ou de préparer de futurs projets de retraite. En France, nous sommes tous soumis aux mêmes comportements de masse qui nous poussent à consommer toujours davantage sans être jamais satisfaits.

Les exigences matérielles des Boliviens sont bien moindres -ils n’ont d’ailleurs pas le choix. Ceux qui ont peu, mais suffisamment pour vivre sont très heureux. Les paysans des Andes exilés dans les villes regrettent d’ailleurs l’époque où ils vivaient organisés en communautés (les « ayllu ») et où les habitants des villages pratiquaient la réciprocité et l’échange (formes d’entraide appelées « ayni », « mincka » ou « manq’ayaña » en fonction du type de service rendu). On pourrait penser que nous avons tout à apprendre de ces communautés andines, de l’étonnante démocratie qui y règne, de leur système d’organisation basé sur la responsabilité de tous, de leurs liens étroits avec la nature et les divinités… Françoise Estival qui a recueilli le témoignage d’un paysan quechua de la région de Potosí écrit : « J’ai souvent fait le rêve qu’un jour ces peuples andins nous apprendront à vivre, que nous ouvrirons les yeux sur leur culture et leurs croyances. Mais nous sommes bien trop orgueilleux pour penser ne pas tout savoir, pour nous ouvrir à la différence… »

CONCLUSION – QUELQUES CONSEILS POUR UNE BONNE INTÉGRATION DES FRANÇAIS EN BOLIVIE :

– Apprendre les danses traditionnelles du pays et partir danser dans les fêtes populaires des villages et dans les carnavals (en particulier celui d’Oruro),

– Ne jamais refuser de boire la Chicha offerte en guise de bienvenue dans les villages indigènes, même si elle nous rend malade…

– Apprendre l’Aymara et le Quechua,

– Eviter de porter les vêtements (en laine de lama et d’alpaga par exemple) provenant de l’artisanat local, et destinés uniquement à une clientèle « Gringa » au goût vestimentaire plus que douteux (résultat de l’exploitation commerciale du « culte » que les Gringos vouent à tout ce qu’ils considèrent comme « traditionnel »),

– Eviter de parler avec l’accent espagnol et ne pas utiliser les expressions idiomatiques castillanes, perçues comme très vulgaires et pouvant être la cause de graves malentendus,

– Apprendre à mastiquer la coca : rien de plus difficile…

– Dire beaucoup de mal des Chiliens et des Péruviens,

– Manger du « chuño » et de la « tunta » et dire que l’on aime beaucoup ça,

– Etre en mesure de commenter en détail la guerre du Chaco (1932-1935) : un souvenir poignant dans l’esprit des Boliviens.

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Classé dans Amérique latine, Bolivie, France

LE MERCOSUR ET L’ALCA : Mariage de raison à Miami, divorce à Puebla


« Quien dice unión económica, dice unión política.
El pueblo que compra, manda.

El pueblo que vende, sirve.
Hay que equilibrar el comercio, para asegurar la libertad. »

José Martí
1891

« Je pense que les relations États-Unis ¬ Brésil peuvent surprendre le monde », a déclaré le président brésilien Luiz Inácio da Silva, dit « Lula », à l’issue de sa réunion avec George W. Bush le 20 juin 2003. Cette première rencontre officielle depuis l’investiture de Lula, le 1er janvier 2003, a été l’occasion d’évoquer l’Accord de Libre-Échange des Amériques, ou ALCA (Área de Libre Comercio de las Américas). Lancé en décembre 1994 par les États-Unis, ce projet prévoit l’approfondissement d’une intégration multiple entre les 34 pays du continent latino-américain, de l’Alaska à la Terre de Feu -à l’exception de Cuba- et s’inscrit dans une politique économique régionale permettant de faire contrepoids, avec ses 800 millions d’habitants, à l’Union européenne, à l’ASEAN et demain à la Chine. Si les États-Unis en sont les ardents défenseurs, les pays latino-américains sont plus circonspects. Ces derniers sont bien conscients que l’ouverture de cet immense marché peut à terme leur être bénéfique, mais à condition de ne pas brûler les étapes, car la plupart sont inquiets des répercussions possibles sur leurs économies.

Dans ce contexte de « globalisation continentale » et d’élargissement des marchés, le Mercosur -le marché commun du Cône Sud qui regroupe le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, avec le Chili, la Bolivie et le Pérou comme associés- reste critique vis-à-vis de l’ALCA et affirme ses différences : tandis que l’ALCA se situe dans une perspective d’intégration des économies de l’Amérique latine dans celle des États-Unis sur le modèle de l’ALÉNA (Accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique), le Mercosur est destiné à créer un pôle économique régional alternatif qui va au-delà de l’édification de simples règles de libre échange : le bloc régional a pour priorités non seulement d’assurer la libre circulation des marchandises, des capitaux et de la main-d’œuvre entre les quatre pays, mais vise aussi l’établissement d’un marché commun pour 2006. La dimension politique est donc très forte pour les pays qui le composent.

Deux problématiques se dégagent dans le cadre de la future intégration du Mercosur à l’ALCA :

– Si l’ALCA peut être considérée comme une opportunité de croissance économique et un défi pour le Mercosur –elle oblige les pays membres du bloc à adopter une position unique et à développer une coordination macro-économique plus grande pour ne pas disparaître- en revanche, sa mise en œuvre représente aussi un risque pour le Mercosur : celui justement de provoquer sa dissolution.

– D’autre part, comment l’ALCA peut-elle coexister avec le modèle « d’intégration profonde » du Mercosur, comprenant notamment la future mise en place d’une politique extérieure et d’une monnaie communes ?

Ces questions sont au cœur du débat sur l’intégration économique et le développement dans l’hémisphère, et la réponse dépendra de l’évolution des processus de négociation en cours.

A ce sujet, rappelons que l’échéancier de Washington prévoit la fin des pourparlers pour l’année 2004. L’année 2005 permettrait ensuite aux états intéressés de ratifier l’accord commercial, qui entrerait en vigueur le 1er janvier 2006. Il faut souligner que ce sont les présidents américain et brésilien, MM. George W. Bush et Luiz Inácio Lula da Silva qui dirigent conjointement le processus de négociations.

La relation conflictuelle persistante entre le Mercosur et les États-Unis nous amène à nous poser les questions suivantes :

– Quels sont les obstacles à la négociation entre les deux parties et quelles seraient les conditions pour parvenir à un accord ?

– Quelles sont les perspectives d’évolution d’une éventuelle intégration (ou non intégration) du Mercosur à l’ALCA et les différentes hypothèses envisageables, compte tenu de la situation actuelle ?

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I – MERCOSUR-ALCA : UN MARIAGE COMPROMIS ?…

A – LES DISSENSIONS ÉTATS-UNIS BRÉSIL/MERCOSUR

1 – Des intérêts divergents

Les dissensions entre les États-Unis et le Brésil sur le dossier du libre-échange ne datent pas d’hier et vont même au-delà du contexte hémisphérique.

Au cours du mois de septembre 2003, lors du Sommet de l’OMC à Cancún (Mexique), les États-Unis et le Brésil ont exposé leurs divergences sur la manière de mettre en œuvre l’agenda de libéralisation commerciale prévu par le cycle de négociation de Doha. L’impasse venait du fait que jusqu’alors les États-Unis défendaient l’idée d’un « accord compréhensif » et voulaient négocier les questions agricoles à l’OMC. D’autre part, le Brésil était catégoriquement opposé à l’inscription à l’agenda d’un certain nombre de thèmes tels que ceux de l’ouverture à la concurrence des achats publics, les normes relatives aux investissements directs étrangers et à l’environnement, les services et les droits de la propriété intellectuelle.

En février 2004, les subventions agricoles sont demeurées au cœur du litige opposant les États-Unis et les pays du Mercosur lors de la dernière réunion à Puebla (Mexique), et ce, malgré la proposition avancée par l’administration Bush d’enrayer complètement ses subventions directes aux exportations agricoles dédiées aux pays de la future ALCA. Les représentants du Mercosur ont jugé cette proposition insuffisante, considérant que les subventions directes octroyées par Washington ne constituaient qu’un 6,6 % du total de l’aide reçue par les agriculteurs américains à travers une série d’autres programmes de support indirect.

Un certain nombre des difficultés rencontrées pendant les négociations sont également liées aux asymétries économiques présentes dans les pays membres du Mercosur : il faut en effet tenir compte des besoins des pays de petite taille (Uruguay et Paraguay) et de ceux plus exigeants du Brésil.

2 – La proposition d’une négociation à trois niveaux non retenue

Lors de la réunion du Comité de négociation qui s’est tenue à Port-d’Espagne (Trinité-et-Tobago) du 29 septembre au 3 octobre 2003, le Brésil (avec l’appui de l’Argentine) avait émis, par la voix de son Ministre des Affaires Étrangères Celso Amorim, l’idée d’une négociation à trois niveaux, soit :

– Négocier un accord-cadre hémisphérique très général portant sur la libéralisation des échanges et les réductions tarifaires, les subventions à l’exportation, la politique de la concurrence, le règlement des différends, le programme de coopération hémisphérique et le traitement spécial et différencié, la participation de la société civile et les facilités de commerce ;

– Négocier dans le cadre de cet accord mais sur une base bilatérale l’accès aux marchés pour les produits agricoles et non-agricoles, les listes positives pour les services et les investissements ;

– Renvoyer à l’OMC toutes les négociations sur les règles portant sur les questions litigieuses, qu’il s’agisse des services, de l’investissement, des marchés publics, des droits de propriété intellectuelle, du soutien agricole, des subventions et droits compensateurs et anti-dumping, et de la politique de la concurrence.

3 – Des négociations toujours dans l’impasse à Puebla (février 2004)

L’idée de négociations à trois niveaux du Brésil n’a été retenue que partiellement lors de la huitième réunion ministérielle du 20 novembre 2003 à Miami . Par contre, les dernières négociations de Puebla, qui visaient notamment à mettre au point les nombreuses procédures à suivre pour lancer l’ALCA en 2005, n’ont abouti qu’à un accord minimal et la rencontre a pris fin sans qu’aucune entente particulière n’ait été conclue. Deux grands groupes de pays s’y étaient formés : celui du Mercosur mené par le Brésil et l’Argentine opposé à un groupe de 13 pays, mené par les États-Unis, le Mexique et le Chili.

Les deux leaders du Mercosur (le Brésil et l’Argentine) ont imposé de nouvelles exigences : les deux pays ont demandé aux États-Unis des compensations pour les pertes économiques subies par les agriculteurs des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, et ont exigé que soit incluse dans l’accord une clause selon laquelle le gouvernement américain promettrait de ne plus jamais restaurer de programmes de subventionnement à l’exportation des produits agricoles. D’autre part, les pays du Mercosur ont souhaité, contre la volonté des États-Unis, que les accords concernant les services et l’investissement se négocient bilatéralement (sur le modèle 4 + 1), ce qui reviendrait à exclure ces thèmes de l’accord final de l’ALCA.

Conscient des enjeux que représente l’ALCA et des faiblesses du bloc régional dans les négociations, le Brésil agit avec une extrême prudence. En effet, en dehors de la nécessité pour les pays membres du Mercosur d’accomplir les programmes d’ajustement structurel, il existe pour chacun deux problèmes essentiels qui requièrent l’approfondissement du processus d’intégration régionale du Mercosur : le manque de définition de politiques communes de base et une avancée quasiment nulle vers l’institutionnalisation du processus. A cela, s’ajoute un positionnement concurrentiel défavorable du Mercosur face à la puissance nord-américaine.

B – LES FAIBLESSES DU MERCOSUR

1 – L’absence de politiques macroéconomiques coordonnées

Même si face à la pression américaine accrue par l’ALCA, Luiz Inácio Lula da Silva et Néstor Kirchner ont emphatiquement ratifié l’existence du Mercosur, la survie de cet accord ne peut être assurée uniquement par des proclamations. En effet, Néstor Kirchner a repris à son compte les propositions de son pays en faveur d’une monnaie commune et d’un parlement élu au suffrage direct (idées également soutenues par le Brésil), mais jusqu’à présent aucun progrès concret dans ce sens n’a été constaté.

D’autre part, des divergences douanières aiguës persistent entre les deux principaux partenaires : le Conseil du marché commun, organe exécutif du Mercosur, a reconnu que plus de 12 ans après la création du bloc, il existe encore une grande dispersion en matière de droits de douane. L’accord sur les droits de douane, qui prévoit 11 niveaux de 0 % à 20 %, a été sérieusement remis en cause dans la pratique par les conséquences des crises économiques de ces dernières années. Il est certain que les échanges commerciaux se sont multipliés, mais ce saut n’est pas synonyme d’intégration. D’autre part, les problèmes de fonctionnement de l’union douanière sont liés à la perforation des barrières douanières externes communes par l’ouverture radicale que l’Argentine a mise en œuvre durant la période de convertibilité, et ce, sans accompagnement par le Brésil. En outre, les échanges courants sont périodiquement affectés par le recours à des politiques de subventions divergentes et le système d’arbitrages prévu en cas de conflits commerciaux ne fonctionne pas. Sans monnaie commune ni politiques macro-économiques conjointes, on peut prévoir que le Mercosur pourrait continuer à languir.

2 – Un manque de cohésion politique

Un certain manque de cohésion politique entre les pays membres du Mercosur s’est notamment fait sentir à Miami lorsque Montevideo a présenté sa propre proposition, plus proche de celle des États-Unis. La stratégie uruguayenne a d’ailleurs beaucoup surpris les négociateurs latino-américains, qui ne s’attendaient pas à voir si rapidement un effritement du bloc Mercosur. Ce rapprochement a représenté un sérieux revers pour les ambitions brésiliennes dans la constitution d’un bloc solidement unifié en vue de la prochaine reprise des négociations sur l’ALCA. Finalement, le Brésil est parvenu à convaincre l’Uruguay de se rallier aux propositions du groupe régional et a ainsi pu préserver le consensus de façade du Mercosur.

Buenos Aires a également démontré au cours de ces derniers mois un comportement très ambivalent à l’égard du Brésil dans le processus de négociation de l’ALCA : l’Argentine alterne en effet entre des périodes de consensus politique avec Brasilia et l’appui à la stratégie de consolidation du Mercosur, et des moments de rapprochement avec les États-Unis. Les positions prises récemment par le président argentin dans le cadre des négociations illustrent d’ailleurs cette ambivalence politique : après l’une de ses dernières entrevues avec Bush fin 2003, Kirchner qui au départ soutenait les propositions brésiliennes, a finalement accepté le cadre de négociations promu par les États-Unis. L’accord suppose l’acceptation des subventions agricoles états-uniennes en échange de certaines concessions douanières pour les produits exportés par l’Argentine. Le pays confirmerait ainsi le transfert à l’OMC de tous les sujets que les États-Unis ne veulent pas aborder. Ce manque d’affirmation politique est certainement en grande partie lié à la dépendance de l’Argentine à l’aide du FMI dans le cadre du plan de restructuration de sa dette, et des relations que le pays doit entretenir avec les États-Unis pour continuer à bénéficier de ces accords.

3 – Des lacunes institutionnelles

Force est de constater que le Mercosur en tant que processus formel d’intégration est d’une construction encore peu aboutie : seulement 30 % des lois adoptées sont appliquées. De plus, le Mercosur n’a pas d’institutions permettant de faire face aux dysfonctionnements ou aux querelles qui surgissent en son sein. D’un point de vue économique, la faiblesse des institutions du Mercosur est un frein au développement de la région car elle décourage l’investissement.

4 – Un pouvoir de négociation remis en question

On observe également un écart significatif des niveaux de compétitivité entre les deux grands partenaires de l’hémisphère, le Brésil et les États-Unis. Ces derniers représentent une économie de huit mille milliards de dollars basée sur les aspects les plus dynamiques de la nouvelle économie de services. Le Brésil, quant à lui, affiche un produit global qui atteint tout juste 1/10ème de celui des nord-américains, et il tente de consolider son processus d’industrialisation au milieu des défis causés par la mise en œuvre des décisions du Cycle de l’Uruguay et par son propre programme unilatéral d’ouverture commerciale. Le Brésil lui-même n’est pas convaincu que son économie soit arrivée au point où elle peut soutenir efficacement la concurrence internationale : il redoute notamment celle des entreprises américaines et hésite à concentrer ses flux commerciaux sur l’Amérique.

L’Argentine et le Brésil sont tous deux soumis à la domination nord-américaine et de ce fait ne se profilent pas comme un bloc compétitif sur le marché mondial. C’est pourquoi l’augmentation des échanges commerciaux entre les deux partenaires sud-américains n’a amélioré le profil d’aucun de ces deux pays face à ses concurrents extra-régionaux.

Par conséquent, la question qui se pose est de savoir jusqu’où va l’efficacité du Mercosur en tant que groupe négociateur dans l’ALCA, alors que sa stagnation économique fait toujours partie de la réalité de ses pays membres dans un futur immédiat. Á première vue, les États-Unis seraient intéressés pour négocier avec un Mercosur économiquement fort poursuivant l’approfondissement de ses réformes à l’intérieur de ses pays membres, de manière à promouvoir la croissance économique et à réduire les niveaux de pauvreté en augmentation ces dernières années.

Les États-Unis vont donc profiter des fragilités du Mercosur et de la dépendance des pays latino-américains au dynamisme de leur économie pour imposer par le biais de l’ALCA leur ancien projet de reconstruction de l’ordre économique international.

C – LA STRATÉGIE DES ÉTATS-UNIS FACE AU MERCOSUR

1 – Fracturer l’association sud-américaine

Les États-Unis ont multiplié les initiatives commerciales et ciblé les partenaires clés, tout particulièrement dans les Amériques, avec en vue six objectifs avoués :

– Mettre en concurrence les accords de libre-échange,
– Tisser des alliances commerciales autour de leur pays,
– Consolider leur leadership dans les affaires économiques internationales,
– Promouvoir plus fermement leurs intérêts commerciaux et stratégiques,
– Prendre de court les autres pays dans la course aux accords commerciaux,
– Isoler les pays hésitants ou qui ne veulent pas suivre le mouvement.

Washington est d’ores et déjà en passe de mettre sur pied un espace de libre-échange avec la grande majorité des pays du continent. Deux jours avant la réunion de Miami, le représentant au Commerce du gouvernement états-unien, Robert Zoellick, avait fait savoir que son pays était également prêt à entamer des négociations avec la Colombie, le Pérou, l’Équateur, la Bolivie et le Panama à partir du 2ème trimestre 2004 en vue de créer une zone de libre-échange, laissant le Venezuela à l’écart dans la région andine.

Mais le propos américain de fracturer l’association sud-américaine s’exprime tout particulièrement dans les nombreuses propositions d’accords bilatéraux avec le Chili, le Paraguay et l’Uruguay qui ont été récemment étendus à l’Argentine, fragilisant ainsi encore la position du Mercosur dans les négociations.

2 – Affaiblir et isoler le Brésil (et avec lui le Mercosur)

Lors des dernières négociations, les États-Unis ont repris l’offensive, quitte à faire chantage sur leurs partenaires commerciaux pour tenter d’isoler le Brésil. La stratégie bilatérale de Washington a pour effet de limiter la portée de la résistance du Brésil et du Mercosur en évitant sa contagion aux nombreux pays d’Amérique latine déjà liés -ou qui le seront bientôt- aux États-Unis par un traité de libre-échange.

Ensuite, non sans arrières pensées, les États-Unis ont choisi de présenter à leurs partenaires des propositions différenciées, l’Amérique centrale et les Caraïbes recevant les offres les plus généreuses, alors que les pays du Mercosur devaient se contenter d’un calendrier de réductions tarifaires beaucoup plus rapide associé à une série de mesures d’adaptation moins avantageuses. Mais, incontestablement Washington tente surtout d’affaiblir le Brésil.

« Notre commerce (annuel) avec les pays andins qui ouvrent aujourd’hui avec nous des processus bilatéraux est de 50 milliards de dollars et nos investissements directs y atteignent 40 milliards de dollars. Plus qu’avec le Brésil » avait lancé à Miami Robert Zoellick. Le représentant américain pour le Commerce et d’autres hauts fonctionnaires de l’administration du président George W. Bush avaient menacé de construire l’ALCA avec ou sans le Brésil et d’autres pays réticents. Luis Lauredo, président exécutif américain du sommet ministériel de Miami, accusait pour sa part le Brésil de « tenter de déplacer les négociations sur un terrain politique, de séquestrer politiquement l’ALCA, avec une rhétorique inappropriée des années 1960 ». Et il confirmait la menace de Robert Zoellick : « Il n’y aura pas d’échec, car les États-Unis se sont engagés à signer l’ALCA avec ceux qui veulent y entrer. Ceux qui disent non peuvent rester en arrière ».

Une fois que l’ensemble des accords en cours sera finalisé, l’ALCA pourrait donc exclure le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, le Venezuela et Cuba. Du point de vue sud-américain, la rivalité entre pays latino-américains pour accéder au marché états-unien pourrait se faire au détriment de la mise en commun de leurs revendications comme le souhaitait le Brésil. On peut se demander si dans les prochains mois ces États vont poursuivre sur la voie des négociations bilatérales qu’ils ont déjà entamées pour la plupart ou alors décider de faire volte face en coordonnant leurs politiques en vue de l’ALCA.

Malgré les nombreux freins à la mise en œuvre du processus de l’ALCA, la situation pourrait basculer vers une ALCA effective en 2006 : tout dépend de la détermination de ses acteurs et de leur capacité à trouver un point de convergence au sein d’intérêts divergents ; les enjeux sont importants et chacun veut en tirer le maximum de profits. Pourtant, même si les négociations semblent se trouver dans l’impasse depuis le début de l’année 2004, le compromis est possible puisque fin 2003 à Miami, les États-Unis et le Brésil étaient parvenus à un accord consensuel qui d’un premier abord, semblait convenir aux deux parties.

II – …OU UNE VÉRITABLE PROMESSE DE MARIAGE ?

A – LES PRÉMICES D’UN COMPROMIS

1 – L’ALCA « light » ou ALCA « à la carte »

Lors de la dernière réunion des ministres du Commerce de l’hémisphère le 20 novembre 2003 à Miami, les plénipotentiaires ont accepté un compromis concocté par les États-Unis et le Brésil qui a modifié substantiellement le contenu des négociations, sans toutefois toucher à l’échéancier final.

Les deux coprésidents George W. Bush et Luiz Inácio Lula da Silva ont présenté aux autres partenaires un nouveau format de négociation suffisamment flexible pour à la fois éviter à l’administration Bush un échec difficile à prendre en période électorale, satisfaire un Brésil fort récalcitrant à s’engager dans un projet de libre-échange qui ne lui a jamais plu et finaliser le processus de construction de l’ALCA.

C’est ainsi que les États-Unis ont fait une concession majeure au Brésil en acceptant la possibilité d’une sorte de « traité à la carte », basé sur un accord très général et mince entre les parties, où chaque pays pourrait choisir les clauses auxquelles il acceptait de se conformer, c’est-à-dire en assumant librement différents niveaux d’engagement. En vertu de la proposition, chaque pays n’obtiendrait « que les droits pour lesquels il sera prêt à payer », une sorte de droit « d’opting out ».

2 – Un mariage de raison entre les États-Unis et le Mercosur

La déclaration finale du Sommet de Miami reflétait bien la nouvelle donne de la coopération commerciale hémisphérique désormais imprégnée, du moins à court terme, du sceau de ce mariage de raison entre Américains et Brésiliens.

En effet, dans les faits, cet accord « allégé » (ALCA « light ») devait permettre au Brésil et aux pays membres du Mercosur de se retirer des négociations sur les investissements, la propriété intellectuelle, les achats gouvernementaux, la politique de la concurrence et d’autres secteurs qu’ils ne veulent pas assujettir à une libéralisation obligatoire. En même temps, ces mêmes exceptions permettaient aux États-Unis de maintenir le cap sur leurs politiques de subventions agricoles en ne joignant pas les négociations sur l’agriculture qu’ils souhaitaient voir débattre de préférence au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce.

3 – Un succès cependant à nuancer

Du côté brésilien, l’ALCA « nouvelle version » a été un succès dont l’ampleur était inattendue. Les États-Unis semblaient même être disposés à entreprendre des négociations de type 4 + 1, ce qui respectait à la lettre la formule de négociations à trois voies que Brasilia avait proposée lors de la ministérielle de Port-d’Espagne début octobre 2003 et qui avait provoqué à ce moment un rejet total.

Pour Washington toutefois, il s’agissait d’un échec important car le projet des Amériques avait perdu l’essentiel de sa substance et ne pouvait plus être considéré comme un laboratoire qui permettrait de libéraliser davantage le commerce multilatéral, en négociant dans les Amériques une entente qui dépasse les normes en vigueur à l’OMC.

La décision nord-américaine s’est avérée surprenante, motivée en partie par la crainte d’un nouvel échec commercial, ce qui serait très difficile à accepter à Washington, après celui de Cancún en septembre 2003.

Le succès des négociations dans l’intérêt des deux parties dépend de leur capacité à parvenir à un compromis, mais il dépend aussi indirectement du degré de cohérence du bloc sud-américain que le Brésil cherche à développer à partir du Mercosur. Si Brasilia parvient à créer un tel bloc commercial, organisé selon ses exigences et ses conditions, on peut alors présumer que l’ALCA reflètera en partie les intérêts de la région dans sa nature et ses mécanismes. Le Mercosur doit devenir un instrument privilégié, tant sur le plan économique que politique, pour résister au diktat nord-américain et mieux se faire entendre dans les négociations.

B – MERCOSUR : LES CONDITIONNALITÉS POUR MIEUX NÉGOCIER

1 – Affiner sa stratégie négociatrice

Les États-Unis ont une idée clairement arrêtée de ce que doit être l’intégration des Amériques : ce projet guide leur politique commerciale depuis plus de dix ans et la détermination de Washington de l’établir, sinon de l’imposer par la force sont évidentes.

La grande puissance commerciale poursuit son agenda et l’Amérique latine devra s’y adapter, qu’elle le veuille ou non. Pour les États-Unis, l’ALCA serait une opération stratégique d’envergure associée à des objectifs politiques, économiques et militaires à long terme.

Le Mercosur doit tenter d’exploiter cette forte volonté de Washington et de la tourner à son avantage. Pour cela, il doit affiner sa stratégie négociatrice pour être en mesure de faire valoir ses positions.

2 – Construire un « nouveau » Mercosur

Même si la stratégie du Mercosur est le résultat d’un arbitrage d’intérêts nationaux divers, le Mercosur en tant que bloc a généralement été capable de présenter une position commune au cours des principales instances de négociation avec l’ALCA. Les pays du Mercosur s’accordent sur l’importance d’accéder au marché des États-Unis et sur la perspective que l’ALCA sera profitable seulement si les États-Unis ouvrent effectivement leur marché. Les pays membres du Mercosur ont donc des objectifs similaires dans les négociations ; ils sont bien conscients qu’ils doivent redynamiser le groupe régional et entamer sa reconstruction rapidement et de façon concrète. Cette volonté des six pays membres et associés du Mercosur pour la « reconstruction » du Mercosur s’est manifestée en juin 2003 à l’occasion du XXIVème sommet présidentiel, en présence de Hugo Chávez, invité en tant qu’observateur. Les chefs d’État du Mercosur s’étaient réunis pour discuter des moyens de relancer l’union douanière régionale en renforçant leur coordination macroéconomique et progresser sur la mise en place d’un éventuel élargissement du groupe aux pays andins. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva avait pour sa part réaffirmé l’engagement de son pays à œuvrer en faveur de l’intégration régionale, et son implication dans l’effort inévitable de construire dans toute l’Amérique du Sud une infrastructure capable d’incarner son intégration. Selon lui, « l’unité du Mercosur et de l’Amérique du Sud permettra de renouer avec la croissance, de combattre les inégalités, de promouvoir l’intégration, d’approfondir la démocratie et de garantir la présence souveraine du Mercosur dans le monde ».

Il avait estimé que l’élément clé du renforcement du Mercosur était la mise en œuvre « effective et complète de l’union douanière » de ses pays membres d’ici 2006. Manifestement inspiré par l’architecture de l’Union européenne, le président brésilien exhorte les pays du Mercosur à « la coordination macroéconomique des banques centrales de la région, condition sine qua non pour aboutir à une monnaie commune ».

La relance du processus d’intégration par le Mercosur ne sera durable que si des éléments de réponses sont rapidement apportées aux deux questions liées de l’élargissement (quel périmètre optimal pour le Mercosur ?) et de l’approfondissement (quel choix pour le Mercosur entre l’intégration économique traditionnelle et l’intégration à « l’européenne », avec mise en place d’instances supranationales ?).

3 – Approfondir le Mercosur

Pour constituer la parade à la logique de l’intégration/soumission que signifie l’établissement de l’ALCA, le Mercosur devra obéir à une logique progressiste d’approfondissement qui le conduira à :

– S’adapter aux exigences propres du développement de ses économies ;
– Se construire sur des bases sociales solides ;
– Être conçu de façon autonome, démocratique, soucieuse des droits des individus, mais aussi de l’environnement ;
– Répondre aux besoins des populations par des programmes publics volontaristes d’autosuffisance alimentaire, de santé, d’éducation, d’infrastructure ;
– Créer les mécanismes adéquats de péréquation des ressources assurant une réduction aussi rapide que possible des inégalités intra-régionales et internationales ;
– Trouver les formes appropriées de coopération et d’harmonisation des décisions.

Le Brésil a d’ailleurs déjà entamé un processus d’approfondissement du Mercosur, notamment par l’officialisation d’une articulation politique avec l’Argentine : légitimés par une forte popularité dans leur pays, les présidents brésilien et argentin se sont engagés à renforcer un ordre international multilatéral basé sur l’égalité des États en rejetant l’unilatéralisme : ils ont dans ce sens paraphé en octobre 2003 le « Consensus de Buenos Aires », un document qui affiche la priorité des questions sociales (lutte contre le chômage et la faim, éducation, progrès technologiques), des ajustements budgétaires et du remboursement de la dette extérieure. Ce manifeste se veut le contrepoids du « Consensus de Washington », qui a rythmé les « programmes d’ajustements structurels » imposés par le FMI aux économies latino-américaines au cours des dix dernières années.

4 – Élargir le Mercosur

De la même façon, le projet brésilien d’élargissement du Mercosur repose sur l’amorce d’un lent processus d’expansion incluant la signature d’ententes et d’accords avec des pays et des regroupements commerciaux dans la plupart des régions du monde, afin de renforcer le multilatéralisme.

Lula confirme que l’élargissement du Mercosur signifie « attirer les pays andins dans l’accord, resserrer les liens avec l’Union européenne et élargir le commerce avec la Chine, l’Inde, l’Asie d’une manière générale, avec l’Afrique du Sud et avec toutes les nations où existe un espace de croissance ». Le Mercosur compte depuis peu avec le Pérou, et le Venezuela est pressenti comme étant le prochain associé. Pour renforcer ces liens, le gouvernement de Lula favorise actuellement la signature de plusieurs accords d’intégration pour l’infrastructure (ponts, routes et lignes électriques), notamment avec la Bolivie, le Pérou et le Venezuela.

C – L’ALCA : UN DÉFI POUR LE MERCOSUR

1 – Le Brésil veut affirmer son rôle de leader sud-américain

Si jusqu’au Sommet de Santiago du Chili d’avril 1998, les négociations hémisphériques n’intéressaient pas vraiment le Brésil –et avec lui le Mercosur-, car marquées par beaucoup trop d’arrière-pensées stratégiques, sinon impériales, de la part des États-Unis pour en accepter les termes, depuis quelques temps, les négociateurs brésiliens démontrent beaucoup plus de fermeté. Aujourd’hui, au-delà d’aspects strictement économiques, Brasilia cherche -c’est aussi une constante de plusieurs gouvernements brésiliens successifs- à jouer un rôle politique international à la mesure de sa dimension quasi continentale. Lula reconnaît que l’élargissement des exportations brésiliennes est fondamental pour renforcer un nouveau dynamisme du système de production et pour équilibrer les dettes extérieures du pays. Le Brésil a choisi la voie de la participation active au processus de l’ALCA, ce qui lui a permis jusqu’ici de gagner de nombreux points, notamment sur la formule des négociations, et de s’y présenter comme acteur incontournable. Il a aussi su jouer son rôle de médiateur dans les situations de crises, tout en s’exprimant au nom d’un Mercosur souvent en difficulté.

2 – Le Mercosur acteur indispensable dans les négociations

Aujourd’hui, envisager un ALCA sans le Brésil et ses partenaires du Mercosur est chose impensable. L’axe Rio de Janeiro/Buenos Aires concentre l’essentiel de l’activité économique hors-ALÉNA et le potentiel de croissance du marché du Mercosur n’a pas d’équivalent à l’extérieur des États-Unis au niveau hémisphérique.

Contrairement à ce que déclarait publiquement Robert Zoellick, il semble qu’une extension de la Zone de libre-échange nord-américaine uniquement aux pays des Caraïbes, de l’Amérique centrale et des Andes apporterait peu d’avantages économiques et beaucoup de problèmes de sécurité, comme le montre le débordement de la crise colombienne sur les territoires du Pérou et du Venezuela. Les Brésiliens sont parfaitement conscients de leurs moyens et savent profiter de la conjoncture. Le Brésil détient le marché le plus appétissant et le tissu industriel le plus autonome des groupes américains. L’économie brésilienne, presque aussi importante que celle de la Chine, représente un tiers des extrants économiques de l’Amérique latine, et son poids assure la stabilité de la région. Elle représente la moitié du nouveau marché qu’une ALCA ouvrirait aux États-Unis et les trois-quarts si l’on ajoute ses partenaires du Mercosur. A l’évidence donc, tout regroupement de libre-échange dans l’hémisphère ne serait guère crédible sans la présence du Brésil et des pays membres du Mercosur.

3 – Faire monter les enchères pour mieux négocier

Les négociations parallèles que les pays du Mercosur poursuivent avec l’Union européenne depuis quelques années déjà sont entrées dans une nouvelle phase depuis l’automne 2003 car Bruxelles a proposé des changements significatifs à sa politique agricole commune, à la fois pour faciliter le troisième élargissement que prépare la Commission européenne et pour faire avancer les négociations en cours avec le Brésil et le Mercosur. Du côté brésilien, ces avancées ont sans aucun doute donné plus de fermeté aux négociateurs de l’Itamaraty . Inconcevable du côté des États-Unis, cette ouverture au niveau agricole proposée par l’Europe constitue pour Buenos Aires et Brasilia une offre difficile à refuser. Bien entendu, la stratégie vise à faire monter les enchères autant à l’échelle hémisphérique qu’au niveau des négociations transatlantiques. A ce sujet, le Ministre des Affaires Étrangères brésilien Celso Amorim a affirmé que l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur était « presque au point » et a estimé même qu’il serait signé en octobre 2004. Le Ministre brésilien prévoit que les négociations « avanceront rapidement » au cours de la réunion prévue à Bruxelles le 15 avril 2004.

En revanche, Amorim s’est montré beaucoup moins enthousiaste en ce qui concerne l’ALCA « qui ne pourra progresser que si elle suit le modèle des négociations européennes à Bruxelles, en tenant compte de l’accès aux marchés » ; mais il a affirmé « que cela s’avèrerait difficile si les négociations de l’ALCA régressaient à la phase antérieure à celle de Miami », comme l’ont supposé les dernières tentatives de négociation début 2004.

Dans un tel contexte, la croissance des flux de commerce et d’investissement risque de se produire au niveau transatlantique plutôt qu’à l’échelle hémisphérique.

CONCLUSION : TENDANCES, OPTIONS ET DÉFIS

Hypothèse 1 : des échéances repoussées

Les difficultés inhérentes à l’établissement du libre commerce dans les Amériques sont à la base des propos du Prix Nobel d’économie, l’Américain Joseph Stiglitz, qui a affirmé récemment « qu’il est virtuellement [sic] impossible de conclure les négociations de l’ALCA avant 2005 ». Ces propos sont confirmés par les doutes qui s’élèvent, aux États-Unis comme au Brésil, quant à l’intérêt de l’administration Bush de clore les négociations en décembre 2004, comme le suggère le calendrier initial. Selon Gary Hufbauer, spécialiste américain des questions entourant le régionalisme commercial, depuis l’échec de Cancún, il n’y aurait plus vraiment d’intérêt pour l’ALCA aux États-Unis. 2004 étant une année électorale, l’administration Bush sera alors très sensible aux groupes protectionnistes, ce qui, selon lui, retirera les négociations hémisphériques de l’agenda républicain, entièrement consacré aux enjeux entourant sa réélection. Les mêmes doutes émis à l’égard de l’administration Bush circulent aussi à Brasilia où l’on commence déjà à préparer le terrain en fonction d’une victoire du Parti démocrate aux États-Unis.

Hypothèse 2 : sur la voie du bilatéralisme

La plupart des analystes considèrent que l’ALCA « light » mène les pays de l’hémisphère sur la voie des ententes bilatérales, une porte déjà largement ouverte par les États-Unis et le Brésil. Pour les États-Unis, il s’agit de poursuivre de façon détournée leur agenda commercial au niveau hémisphérique, quitte à passer à côté du Brésil. Cette nouvelle stratégie maintient l’un des grands objectifs du projet hémisphérique initial car les États-Unis n’accepteront rien qui soit inférieur au modèle ALÉNA. Toutefois, ils perdent ainsi l’objectif central du projet des Amériques, soit l’accès direct au marché du Mercosur, et des garanties suffisantes pour que leurs entreprises s’installent dans ces pays depuis longtemps dominés par les firmes européennes.

Hypothèse 3 : une ALCA divisée en deux groupes d’intégration

La complexité de la mise en œuvre de l’ALCA et l’impossibilité de considérer l’Amérique latine comme un tout homogène, au moins à court terme, va fort probablement se traduire par des réponses différentes de la part des sous-régions et des regroupements de pays. On peut hypothétiquement supposer que le processus croissant d’articulation et de polarisation que connaît toute la région va mener à la formation de deux zones d’intégration, chacune dotée de son propre pôle d’articulation : l’une au Nord, avec le Mexique au centre, qui pourrait comprendre les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, et l’autre au Sud, dont le centre serait le Mercosur et qui pourrait s’étendre à tous ou à quelques- uns des pays d’Amérique du Sud.

Il se peut également que ces options s’insèrent finalement à l’intérieur d’un cadre de relations ou d’un horizon géographique plus vaste en termes de commerce et d’accès aux marchés dans des conditions préférentielles. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’éventuelle constitution de l’ALCA. Si l’opposition entre le Nord et le Sud persiste, on pourrait assister à l’émergence d’une entité de moindre envergure, une phase préalable peut-être à une zone de libre-échange qui comprendrait les États-Unis et les pays de la région sur lesquels ils ont le plus d’influence, c’est-à-dire le Mexique, déjà intégré à l’ALÉNA, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes et, peut-être, le Chili.

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